De l'autre côté du Rhin

Dimanche 27 avril 2008

Sur les murs de Berlin,  
le collage fait concurrence au
graffiti
  
        
    
A Berlin, où le graffiti omniprésent fait partie du paysage urbain, la répression s'est durcie ces dernières années, encourageant indirectement un renouveau artistique, celui du collage.

Depuis la chute du Mur, les graffeurs peignent sur les ponts et les façades, les toits et les transports en commun, avec parfois des pseudonymes pour seules signatures : "Kowalski", "Just", "Bronco", "Bimer"... Dans la capitale allemande, dont les fresques sur le Mur ont fait le tour du monde et dont l'image alternative attire de nombreux touristes, ces artistes de rue sont pourtant aujourd'hui sur la défensive.

Tout en cherchant la reconnaissance de leurs pairs et du public, ils se méfient des journalistes et des photos. Et pour cause: quand il n'y a pas d'accord avec le propriétaire de la surface peinte, leur art est illégal. 

Après la chute du Mur en 1989, se rappelle Robert Schultz, propriétaire d'un
magasin de matériel pour graffiti , "
il existait dans les quartiers de l'Est beaucoup d'immeubles à l'abandon où chacun pouvait imprimer sa marque".

Aujourd'hui les zones grises où l'expression était libre se raréfient en raison de la plus grande présence des propriétaires et de l'embourgeoisement de quartiers auparavant bohèmes.
   
"La rue reste une scène politique", assure Just, graffeur de 24 ans. "C'est le meilleur moyen de faire partager un message non censuré".




"Flâneur", par Gould, Berlin 2007


"Les graffitis sont le fait d'une minorité de jeunes", selon Heinrich Bücker-Gärtner, président de l'association berlinoise "Nofitti". "Or une minorité ne peut décider comment la ville doit ressembler", conclut-il.

"Beaucoup d'hommes politiques ne comprennent pas cette culture, ils l'assimilent trop vite à de la criminalité", estime au contraire Catherine Schmidberger, représentante des Verts dans le district de Kreuzberg-Friedrichshain (Berlin-Est), havre des Berlinois "alternatifs", où les façades colorées sont légion.


Roland, un ancien graffeur berlinois, reconnaît s'être reconverti dans le collage après avoir écopé de travaux d'intérêt général à trois reprises pour graffiti illégal.


4rtist, un artiste qui revendique avoir peint plus de 600.000 fois le nombre "6" dans les rues de Berlin en une dizaine d'années (photos), s'adonne désormais au collage et aux installations publiques. "Si les risques liés au graffiti  et à la peinture sont devenus très élevés, les affiches sont en revanche plus tolérées, car elle s'enlèvent facilement si elles gênent", explique-t-il.  

600.000 nombres "6" peints dans les rues de Berlin, affirme leur auteur...
Auriez-vous le courage d'aller vérifier ?


SP38
, un colleur français installé à Berlin depuis une dizaine d'années, affiche ses slogans subversifs et s'amuse à observer leur décomposition et leur fusion avec de nouvelles affiches, figurant une oeuvre collective en constant renouvellement.


"Vive la bourgeoisie" et une inquiétante grenade bleu bonbon qui fait clic...
Photo
SP38

   










Il y a quelques années, un artiste répandait dans Berlin des affiches où figurait un jeune amant éconduit qui appelait désespérément sa "Linda" à revenir. "Linda's ex" était devenue une légende urbaine, un feuilleton populaire qui éveillait la curiosité de chacun. Symbole du renouveau de l'art du collage à Berlin, "Linda's ex" est aujourd'hui de retour... (photo : Antonia Schultz)

 

Par Etienne Balmer
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Dimanche 6 avril 2008
En Allemagne, l'intégration passe par...
le potager


En Allemagne, où la culture des jardins ouvriers est très répandue, fleurissent des "potagers interculturels" conçus pour favoriser le dialogue entre immigrés et Allemands de souche. Photos : Victor Labra



Le jardin interculturel de Dresde  (est de l'Allemagne) s'est monté en 2005, à côté de jardins ouvriers traditionnels. Sur 1.800 mètres carrés loués à la ville s'étalent des lopins de terre tenus par une soixantaine de personnes, dont la moitié d'étrangers du monde entier: Chinois, Chiliens, Ouzbeks, Syriens... mais
aussi des réfugiés de zones de conflits.

"Le jardin est un moyen de nous faire accepter", souligne Djoudi ben Hacine, réfugié algérien d'origine kabyle.

Wajida, elle, a fui l'Irak en guerre. Isolée et sans papiers, la jeune femme réside en Allemagne depuis trois ans avec son fils Seyhan, cinq ans. Avec, pour seules ressources, environ 200 euros d'aide sociale et de petits emplois de cuisinière ou de femme de ménage. "J'aime ce jardin. C'est l'un des rares endroits où je peux parler avec des Allemands", confie-t-elle.


Petits spectacles et grands banquets


Comme la soixantaine d'autres jardins interculturels d'Allemagne qui se sont créés en réseau depuis 1996, l'association du jardin de Dresde  ne se contente pas de proposer des parcelles à cultiver pour un prix symbolique.
Les beaux jours, on y joue aussi au football avec les enfants, on y organise de petits spectacles ou de grands banquets avec les tomates de l'un, les courgettes de l'autre.

L'Allemagne compte près de sept millions de personnes détenant un passeport étranger, soit 8% de la population du pays. Dresde  compte près de 60 nationalités différentes, qui ne représentent que  2% de la population totale, selon Mattes Hoffmann, paysagiste et cofondateur du jardin de Dresde.

"Les conservatismes ont mis du temps à évoluer"

Au départ, le projet a été accueilli avec méfiance par les voisins dans leurs jardins ouvriers, très organisés et aux normes très strictes, se rappelle Christa Howainski, qui cultive sa parcelle aux côtés des immigrés. "Les conservatismes ont mis du temps à évoluer", dit cette enseignante allemande retraitée.

Si l'initiative du jardin a d'abord été allemande, les organisateurs veulent davantage impliquer les étrangers dans le fonctionnement de l'association et les nouveaux projets. "Donner des responsabilités aux migrants fait partie du processus d'intégration", explique Mattes Hoffmann. Ainsi, l'été dernier, des femmes ouzbèkes ont tenu un atelier cuisine.

A l'extérieur du jardin,  l'indifférence reprend ses droits


Mai
s en dehors de l'oasis du potager, les difficultés quotidiennes des immigrés reprennent le dessus. Malgré la bonne volonté des Allemands de l'association, qui les accompagnent parfois dans leurs démarches administratives ou leur recommandent un avocat, l'intégration demeure pour beaucoup un rêve inaccessible.

Djoudi l'Algérien est particulièrement éprouvé par les difficultés administratives et par l'indifférence à son égard. "Je suis moins bien traité qu'un SDF dans ce pays", répète-t-il, amer. "Pour beaucoup de gens, l'interculturalité c'est une fête une fois par an, où les Arabes chantent quelque chose pendant que les Mexicains font la popote", ironise Victor Labra, immigré chilien.

Pendant que Sayhan gambade joyeusement entre les plates-bandes, Wajida est soucieuse. Elle hésite à reprendre le jardin cette année. "J'habite à l'autre bout de la ville, et les transports publics coûtent cher", explique-t-elle. Mattes Hoffmann lui a rapporté une vieille bicyclette. Le visage de Wajida s'illumine de reconnaissance. Mais elle avoue timidement: "Je ne sais pas faire du vélo".

A lire pour approfondir: "En Allemagne, les immigrés sont toujours des étrangers"

Par Etienne Balmer
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Jeudi 13 mars 2008
Ces jeunes qui escortent la police

Dans une banlieue berlinoise, de jeunes volontaires patrouillent avec la police pour favoriser le dialogue entre les citoyens et les autorités. Une expérience unique en Allemagne.


Le projet "Fort sans la violence" est né en février 2007 après un violent fait divers à Spandau, banlieue de 25.000 habitants située au nord-ouest de Berlin et marquée par le chômage et la précarité. Un combat de rue, opposant une soixantaine de jeunes de différentes communautés, avait fait ressurgir le spectre de l'insécurité sur fond d'immigration.



Une porte d'entrée à Berlin-est, mars 2008 (photo E.B)


Raed Saleh, élu social-démocrate de Spandau, propose alors une idée originale: joindre aux patrouilles de police dans les zones sensibles des jeunes issus de ces quartiers.  Depuis, chaque semaine, deux à quatre "stagiaires" bénévoles accompagnent les policiers, pour briser la glace entre représentants de l'ordre et citoyens.
La délinquance juvénile a baissé de 20% dans ces quartiers en un an, assure la police. 


"Ni des espions, ni des shérifs"

Dans ces HLM construits dans les années soixante, 45% des habitants sont d'origine immigrée. Le chômage y est plus élevé qu'à Berlin et avoisine les 20%, avec un pic à 40% pour les jeunes russophones. "Il arrive que des jeunes immigrés parlent mal l'allemand. Nous sommes là pour traduire ou argumenter dans le parler de la rue", explique Abbas, 29 ans, qui a participé à plusieurs patrouilles. "Nous ne sommes ni des espions, ni des shérifs", ajoute Wael, 25 ans, d'origine libanaise comme Abbas.

"Il y a bien sûr des jeunes qui n'aiment pas ce que nous faisons", concède Dennis, 29 ans, d'origine russe, un autre patrouilleur bénévole. "Mais nous ne sommes pas perçus comme des traîtres, il n'y a pas de règlements de compte".

Pour porter son projet "Fort sans la violence", le jeune élu d'origine palestinienne
Raed Saleh, 30 ans, s'appuie sur des "modèles d'intégration" et des réussites comme la sienne. Ainsi Abbas est devenu juriste, tandis que Dennis est un rappeur du quartier, qui raconte volontiers comment le projet "Fort sans la violence" l'a sauvé de l'alcoolisme.

Du côté de la police, les préjugés ont mis du temps à s'estomper. "Beaucoup de policiers ne voyaient dans ces jeunes que des criminels potentiels", raconte Raed Saleh. "Pourtant ces derniers n'attendent que de la reconnaissance, une occasion de se sentir utiles", poursuit-il. Frank Brinker, officier de police à Spandau, reconnait que "lorsque nous patrouillons avec les jeunes, les gens viennent spontanément vers nous à présent".

Tous les multiplicateurs doivent jouer le jeu


Raed Saleh considère les petits commerçants, les associations sportives et culturelles, les prêtres et les imams comme autant de "multiplicateurs" pour faire passer auprès de jeunes un message d'union contre la violence. Au-delà des patrouilles, des activités sportives, musicales, festives sont régulièrement organisées dans le cadre du projet.

Raed Saleh projette bientôt de faire escorter les chauffeurs de bus berlinois par des jeunes des quartiers, ou de remplacer les surveillants des cours de récréation par des parents d'élèves, voire des grand-parents.

L'élu de Spandau est pourtant conscient que sa stratégie n'est pas exportable "telle quelle" dans tous les quartiers sensibles du pays. "C'est une question de volonté et d'initiative locale", et il faut que "tous les multiplicateurs jouent le jeu", dit-il.
Par Etienne Balmer
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Mardi 11 avril 2006

Tandis que la révolte grondait en France sur le CPE et que je vivotais peinard en Allemagne de l'Est, j'avais trouvé intéressant de me pencher sur l’état des relations de travail chez nos voisins d’outre-Rhin et leur fameux « modèle allemand ».

Entretien avec Joe Ruhland, syndicaliste d'IG Metall en Bavière (avril 2006)

Le modèle allemand : un refus du chaos

Joe Ruhland a 37 ans. Il est salarié d’Ebm-Papst à Landshut (Bavière), une société de climatisation et de chauffage de haute technologie qui emploie 8500 personnes dans le monde, dont 10% à Landshut. Membre d’IG Metall, la plus grande fédération syndicale de l’industrie allemande avec 2,4 millions d’adhérents, Joe Ruhland fait aussi partie du conseil d’entreprise de sa firme. « Quand tu es membre d’un conseil d’entreprise en Allemagne, tu dois agir en tenant compte des intérêts croisés de la firme et des travailleurs que tu défends ». Impossible n’est pas allemand : ce double visage qui prendrait des allures de trahison en France, c’est l’expression de la cogestion qui repose sur la coopération entre les principaux groupes de la société allemande, représentés par les syndicats et les organisations patronales. Les conseils d’administration, de surveillance et d’entreprise accueillent des délégués du personnel et sont des plateformes privilégiées pour le dialogue en interne, basé sur des relations de confiance et la recherche du compromis. « Les syndicats allemands agissent raisonnablement. Nous ne voulons pas le chaos. Les rapports de travail sont systématisés pour garantir la stabilité de l’entreprise et la paix sociale », rappelle Joe Ruhland, avant d’ironiser : « ça sonne peut-être très allemand ! ».

En effet. A l’inverse de la France, le système allemand confère un rôle moteur aux conventions collectives pour négocier les salaires, les primes et le temps de travail par branche d’activité et par région (les Länder). Les conventions collectives ne lient que les travailleurs syndiqués, les autres étant régis par la loi, laquelle fixe aussi les limites du terrain négociable. Pour préserver l’homogénéité des conditions de vie et de travail sur l’ensemble du territoire fédéral, les syndicats se sont toujours efforcés d’obtenir des négociations au sommet entre une délégation syndicale unitaire et une délégation patronale. Du fait de la structure fédérale et corporatiste de l’Allemagne, il est difficile de parvenir à un mouvement de grève nationale. Joe Ruhland y voit « une partie d’échecs, où l’on sait quels sont ses points forts et ses faiblesses, et où l’on frappe à l’endroit où ça fait le plus mal ». D’où la règle que les « gros bras » de l’économie allemande - l’industrie orientée vers l’exportation comme l’automobile, l’électronique - donnent le ton des négociations dans une région où ils sont solidement implantés, et que les autres branches d’activité et les autres régions se conforment le plus possible à l’accord trouvé.

Dans les quatre semaines qui suivent la fin d’application d’une convention collective, la grève est interdite par la loi pour laisser la primauté absolue à la négociation d’un nouvel accord. La grève est perçue comme une action de dernier recours qui ne fait que des perdants.
 
 
Les syndicats allemands, des dinosaures en voie d’extinction ?
 

Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sous la pression de la concurrence mondiale, le capitalisme national allemand bat de l’aile, et les syndicats sont les premiers à y laisser des plumes. Afin de sauvegarder leur système avantageux de négociation et les hauts salaires, les syndicats ont d’abord joué le jeu et fermé les yeux sur la montée du chômage et la perte des acquis sociaux en Allemagne de l’Est, rattachée à la République fédérale en 1990.

En 2003, le syndicalisme allemand a vécu un tremblement de terre qui ne cesse de produire de nouvelles répliques. Cette année-là, le chancelier Gerhard Schröder annonçait l’Agenda 2010, un vaste projet de réforme de l’Etat-providence pour récupérer la compétitivité de l’économie nationale, facteur supposé d’un retour de la croissance et de création d’emplois. Le gouvernement et le patronat forcent la main aux syndicats pour imposer des réformes radicales du droit du travail, notamment en offrant aux entreprises la possibilité de déroger aux conventions collectives. Depuis 2005, les négociations sociales se sont durcies. De grands groupes industriels allemands comme Volkswagen et Siemens, rejoints par les services publics fédéraux et régionaux ont annoncé en cascade des plans d’économies de grande envergure et ont imposé qui une augmentation du temps de travail, qui un gel des salaires. Sur fond de menaces de licenciements ou de délocalisations, les syndicats se sont d’abord inclinés. Mais quand est venu le tour des communes de Basse-Saxe et de Bade-Wurtemberg d’annoncer leur intention d’augmenter le temps de travail de leurs employés sans hausses de salaires, le syndicat des services Ver.di a décidé de partir en guerre contre une réforme synonyme de pertes d’emplois, de temps partiel contraint et de réduction du pouvoir d’achat. Fait très rare en Allemagne, la grève des services publics dans ces deux Länder perdure depuis plus de deux mois sans donner de résultats.

Dans le cadre du nouveau cycle de conventions collectives sur les salaires dans l’industrie, la grève est aussi à l’ordre du jour. Après avoir consulté les conseils d’entreprise, le syndicat IG Metall revendique une hausse de 5% des salaires. « Chez nous [Ebm-Papst en Bavière], on avait même proposé une hausse de 7%, ce qui était parfaitement soutenable pour l’entreprise car elle réalise d’importants profits et nous avons fait de gros efforts de productivité », rapporte Joe Ruhland. Le patronat allemand ne veut pas aller plus loin que 1,4%. La grève a débuté le 28 mars. Le temps joue en faveur des entreprises, puisque la précédente convention collective continue à s’appliquer en l’absence de nouvel accord. Si le coût de la grève, qui dépend largement de son ampleur, revient trop cher aux entreprises, elles se montreront peut-être plus généreuses. Mais il se peut que le mouvement initié par IG Metall s’essouffle de lui-même, et le syndicat n’aura pas d’autre choix que d’accepter les conditions du patronat.
 
Dans les deux fronts engagés par les syndicats allemands cette année, il y a beaucoup plus à perdre qu’à gagner. Un échec serait en effet perçu comme une énième reculade de leur part, avec à la clé une nouvelle vague de désertion des adhérents et une image décrédibilisée. Quand on l’interroge sur l’avenir du syndicalisme dans son pays, Joe Ruhland ne veut cependant pas croire à leur disparition. « On nous traite parfois de dinosaures en voie d’extinction… Moi je nous verrais plutôt en voie de mutation ». Il en veut pour preuve le succès de la mobilisation syndicale au niveau européen contre la fermeture d’une usine d’Opel en Suède en 2004. La solidarité des ouvriers du groupe automobile en Allemagne et en Espagne avait forcé ses dirigeants à revenir sur leur décision et trouver une issue moins brutale. Plus récemment, les syndicats allemands ont aussi contribué au retrait du principe du pays d’origine contenu dans la directive Bolkenstein, qui aurait signifié la mort des dispositifs sociaux nationaux dans lesquels s’intègrent les syndicats. Joe Ruhland poursuit : « Aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que les syndicats sont devenus superflus, voire gênants pour le marché. C’est pourtant le seul moyen démocratique de défendre ses intérêts dans le travail ! Il faut saisir cette chance et la préserver. On aura toujours besoin d’eux en Allemagne et dans le monde pour défendre les droits des travailleurs. Si on continue à évoluer dans un monde avec autant d’inégalités, on va droit au mur ».
 

En France, le mur semble déjà percé. « Vous les Français, vous vous dites que vous allez conquérir vos salaires comme vous avez conquis la Bastille ! » lâche Joe Ruhland lorsque l’on aborde l’actualité française. En Allemagne, une période d’essai de deux ans pour toute embauche, une vieille revendication du patronat allemand soutenu par la majorité CDU-CSU (union démocrate-chrétienne), figure dans le contrat de coalition gouvernementale avec le SPD (parti social-démocrate) sans que personne ne trouve quelque chose à redire. Les Allemands feraient-ils preuve de plus de pragmatisme face aux réalités économiques que les Français? En plaçant toujours l’étape de négociation avant la décision, l’Allemagne maintient un dialogue social moins distendu qu’en France entre des acteurs pacifiques pour qui la recherche de l’intérêt général n’est pas un vain mot. Joe Ruhland conclut : « Au-delà des conflits actuels, les firmes allemandes se félicitent de l’existence des syndicats. Grâce à eux, elles savent ce qu’on veut, et nous on sait ce qu’elles attendent de nous ». Quoiqu’on en dise, le modèle social allemand a de beaux restes.
Par Etienne Balmer
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Vendredi 10 février 2006
Du 10 février au 7 mai 2006, la Galerie Municipale de Dresde rend hommage à Willy Wolff, l'un des artistes les plus singuliers de la RDA.
 
"Le 100ème anniversaire de Lénine", 1970 

Du pop art made in RDA

 

Willy Wolff (1905-1985) n'a pas dû avoir la vie facile. Elève de la prestigieuse Académie des Beaux-arts de Dresde promis à un brillant avenir à la fin des années vingt, il devient sous le régime nazi tour à tour vendeur de journaux, décorateur d'intérieur puis soldat. A son retour de captivité, il retrouve sa ville natale réduite à l'état de cendres, comme la quasi-totalité de ses oeuvres de jeunesse.

La Galerie Municipale de Dresde propose une rétrospective de ses oeuvres de la maturité, réalisées dans les années de la très rigide République Démocratique Allemande (RDA). A peine la porte de l'exposition franchie, les clichés du réalisme socialiste que chacun a en tête volent cependant en éclats. On est frappé par l'individualité qui se dégage des tableaux de Wolff, leur humour et la richesse de leurs références.
 
Un jeu de cache-cache à fleur de peau
 
L'exposition a eu le bon goût de ne pas faire figurer des notes explicatives au bas des oeuvres. Elles n'auraient pas eu de sens, au propre comme au figuré. Car Willy Wolff dit tout. Et rien. L'artiste se cache tout en se mettant à nu devant le spectateur, il joue avec nous et y prend plaisir. Une jouissance irrévérencieuse envers ceux que son travail déroute et de connivence avec ceux qui parviennent à effleurer son univers. Les embûches semées dans ses oeuvres pour nous « semer » sont cependant légions. Les toiles sont truffées de trompe-l'oeil, et leurs signatures à la fois visibles et énigmatiques sont entourées de dates, de chiffres, de lettres ou de bribes de phrases. On devine que ces inscriptions, qui rappellent les slogans ornant les peintures de propagande en vogue dans Allemagne de l'Est des années soixante, contiennent une grande charge affective pour leur auteur. Wolff détourne systématiquement le style réaliste socialiste pour se l'approprier et glisser des pans de sa sensibilité. Sous l'épaisse couche de peinture du système, on découvre un homme qui affirme son existence et revendique sa différence.
 
Pince-sans-rire et touche-à-tout
 
Willy Wolff a un sens de l'humour aussi décapant que difficile d'accès, et que l'on imagine aisément peu ou mal perçu par les autorités de la RDA. Ainsi de ses séries ubuesques de parades d'allumettes ou de boutons de couture à la plume et encre de Chine. Ou de son fameux « 100ème anniversaire de Lénine », le clou de l'exposition, qui représente cent fois à l'identique le portrait sévère de Lénine, fendu par une joyeuse banderole multicolore qui évoquerait plutôt le nouvel an chinois. L'ironie de Wolff envers le régime se fera sans cesse plus mordante à la fin de sa vie - et de celle de la RDA, bien qu'encore imprévisible à l'époque - comme en témoigne son ready-made « Le travail à la campagne peut aussi être plaisant », en forme de fourche rouillée.
 
Willy Wolff est un touche-à-tout, aussi à l'aise en collage et en sculpture qu'avec l'encre de chine et la peinture à l'huile. Il l'est également par la richesse de ses références, entre ready-made à la Fernand Léger, l'onirisme de Magritte, l'héritage des aplats suprématistes ou des agencements constructivistes. L'inspiration la plus remarquable est celle du Pop Art, mouvement contemporain en effervescence de l'autre côté de l'Atlantique. Chez Wolff, le Pop Art s'invente une autre dimension, qui n'en est pas moins pertinente. Les chantres occidentaux du Pop Art étaient jeunes et entendaient vénérer la marchandisation de la société pour mieux s'en moquer. La trivialité de leurs thèmes, comme la célèbre boîte de conserve Campbell d'Andy Warhol, et le réalisme avec lequel ils les représentaient étaient autant de pieds de nez à leurs aînés qui ne juraient que par l'art abstrait ou les grands maîtres classiques. De l'autre côté du rideau de fer, l'univers de Willy Wolff fonctionnait en miroir inversé. L'artiste approchait de la soixantaine quand il s'est emparé du Pop Art, et avait déjà une solide carrière derrière lui. Le réalisme socialiste était la culture d'Etat en Allemagne de l'Est, et l'on ne pouvait songer à critiquer une société de consommation inexistante. C'est pourquoi Wolff s'inspire davantage de l'esthétique que des thèmes de prédilection du Pop Art. Ses autoportraits, ses inscriptions secrètes et sa vie quotidienne prennent lieu et place des idoles, marques et biens de consommation du Pop Art occidental. Pour le plus grand plaisir de nos yeux et de notre intellect.
 
Par Etienne Balmer
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