Aventures ordinaires... sur le web 2.0

Publié le par Etienne Balmer

Au boulot, le web 2.0 fait souffler le chaud et le froid

 

On l’annonçait comme la nouvelle fronde branchée de David contre Goliath. Cinq ans et quelques procès plus tard, le blog a calmé les salariés les plus bavards. Une leçon amère des risques professionnels d’une surexposition intime sur internet, alors que les réseaux sociaux prospèrent.


 

« On pensait juste écrire pour nos potes… ». Il y a deux ans, A. et ses camarades de stage tenaient un blog, dans lequel ils se moquaient allègrement de leurs chefs. Le délire d’étudiants potaches a tourné court quand la direction est tombée dessus, comme le blog était en libre accès. « Après c’est devenu l’enfer pour nous », témoigne une copine de A., prise elle aussi la main dans le… clavier.


De l’ancienne ivresse du verbe libre à la sobriété d’aujourd’hui, le contraste est saisissant chez les blogueurs qui se sont brûlés les ailes dans le monde du travail. Aujourd’hui, A. ne tient plus de blog et fuit Facebook et consorts. Pour son avenir de jeune professionnel, il vaut mieux enterrer cette mauvaise anecdote. Mais Google, qui archive les pages web, peut avoir la mémoire aussi longue qu’une carrière.

 

 « Avec internet, on baigne dans la culture du tout gratuit et du tout permis », décrypte Stéphane Boudin, avocat au barreau de Seine Saint-Denis spécialisé dans le droit du travail et les contentieux du web. « Or les sanctions peuvent arriver très vite ». Quels sont les risques professionnels de s’épancher sur un blog ? En France, la liberté d’expression a valeur constitutionnelle et elle est consacrée dans le code du travail. Mais cette liberté à l’intérieur et hors de l’entreprise connaît des limites, auxquelles internet n’échappe pas. La diffamation, le dénigrement et l’injure sont une première ligne à ne pas franchir.

 

Une ex-salariée de Nissan en colère


Licenciée en octobre 2004 pour avoir refusé coup sur coup deux postes déclassés après un retour de congé de maternité, Stéphanie Gonier crée un blog en février 2006. « Maman chez Nissan Europe, parité bafouée » est un pamphlet électronique dans lequel la trentenaire en colère s’affiche en porte-étendard de salariées victimes de leur congé parental. La blogueuse lâche des noms, et traite ses ex-employeurs d’« association de malfaiteurs ». Nissan Europe lui intente un procès en diffamation, que la jeune femme perd. Les noms et les propos en question sont retirés du blog, des dommages et intérêts sont payés. Pourtant, Stéphanie Gonier ne regrette rien : « Je voulais montrer que l’on pouvait se défendre contre une grande holding. Si c’était à refaire, je le referais ».  

 

S’il est salarié, le blogueur doit respecter ses obligations de loyauté et de discrétion envers son employeur. Il ne doit pas écrire sur son blog pendant ses heures de travail, ni décrire de manière négative son entreprise ou dévoiler des secrets professionnels.

 

L'affaire Petite Anglaise

 

Sur son blog Petiteanglaise.com, Catherine Sanderson joue les Bridget Jones. Avec humour, elle y parle de sa vie d’expatriée à Paris, et plus rarement de son employeur, le cabinet britannique d’expertise comptable Dixon Wilson, en se gardant bien de le nommer. Un jour, elle dépeint l’un de ses patrons comme « un senior partner portant des bretelles et des fixe-chaussettes », environné par « un portrait de la reine dans un cadre, du chocolat Cadbury’s, du thé Tetley ». Pas de quoi nuire à l’image de la compagnie. Pourtant, quand l’entreprise découvre le blog en février 2006, c’est le scandale. Deux mois plus tard, la jeune femme est licenciée. « Propos inacceptables », « pur dénigrement à l’égard de vos supérieurs »… Dixon Wilson veut ériger le « cas Petite Anglaise » en exemple d’autorité de l’employeur sur ses salariés. Mais le cabinet d’experts-comptables en sera pour ses frais. Catherine Sanderson porte l’affaire aux prud’hommes pour licenciement abusif. Et gagne, en mars dernier. Les avocats de son employeur n’ont pu prouver que le blog détériorait sérieusement l’image de Dixon Wilson. En revanche, la blogosphère et les médias du monde entier se sont chargés de le faire. Depuis, les employeurs confrontés à un blog sont plus prudents, et les blogueurs salariés aussi.

 
Flou juridique et devoir de réserve pour tous
 

Nombre d’employeurs préfèrent négocier en pièces sonnantes et trébuchantes le départ d’un salarié blogueur embarrassant. Alice est congédiée par sa boîte de communication en mars 2006 après qu’un collègue l’eût démasquée comme l’auteur et modèle photo d’un blog en petite tenue. Un accord financier évite aux deux parties un procès long et médiatique, dont l’issue s’annonçait incertaine. Car les agissements du salarié en dehors de son temps de travail ne justifient pas de sanction disciplinaire, sauf s’ils causent un « trouble objectif caractérisé » à l’entreprise. Une notion qui erre encore dans un certain « flou juridique », selon l’avocat Stéphane Boudin. L’employeur doit démontrer en quoi des actions précises du salarié entraînent un trouble matériellement vérifiable ou un préjudice certain à l’entreprise.

 

Fonctionnaires, taisez-vous!

 

Cette exigence de « dignité » est particulièrement prégnante dans la fonction publique, où le devoir de réserve n’est pas un vain mot. « La fonction publique aime bien verrouiller ce qu’il se passe en son sein », commente Stéphane Boudin. De mémoire, l’avocat estime à « une quinzaine » le nombre de fonctionnaires réduits au silence pour s’être exprimés sur leurs métiers respectifs dans un blog. Parmi eux, un inspecteur du travail, des policiers, des médecins ou encore des enseignants.


A l’automne 2005, le ministère de l’éducation nationale s’affole du contenu du « blog de Garfieldd ». Derrière ce pseudonyme s’abrite un proviseur d’un lycée en Lozère. En plus de confier des réflexions personnelles sur son métier, le proviseur se sert de son blog comme une tribune pour revendiquer son homosexualité. On y voit des photos d’hommes en sous-vêtements, on y lit quelques mots crus. Le proviseur y apparaît lui-même, allongé nu sur une plage, sur le ventre, le visage et les fesses visibles. D’abord révoqué de la fonction publique dans un climat de prude panique et de rumeurs infondées de pédophilie, le proviseur verra finalement sa sanction commuer en une suspension de six mois en janvier 2006. « Quelque part, il a eu ce qu’il méritait », juge un infirmier blogueur, lui-même homosexuel assumé. « Cela ne lui serait jamais venu à l’esprit de poser à poil en couverture de Têtu. Et sur son blog il le fait ! ».

 

"Moins on est sur Google, mieux c'est"

 

« La liberté sur les blogs s’arrête au même moment que dans la vie : à la politesse, à la bienséance, à la hiérarchie professionnelle », martèle Ron, le blogueur infirmier. Qui tient farouchement à son anonymat : « Révéler son identité, c’est une mine à emmerdements ». Depuis trois ans, Ron saupoudre la narration de sa vie quotidienne de vieilles anecdotes professionnelles, en trichant légèrement sur son domaine de soins pour brouiller les pistes. Cela ne lui a pas épargné la rancune de sa chef, paniquée à l’idée d’avoir un employé hors de son contrôle. Sous pression, Ron a finalement démissionné cet été. « J’aurais pu me lâcher sur ma chef dans mon blog. Mais je me suis retenu, car si mon nouvel employeur était tombé sur des âneries et des injures de ma part, il aurait peut-être hésité à m’embaucher ». Catherine Sanderson, alias Petite Anglaise, joue les Cassandre : selon elle désormais,à cause d’un blog polémique ou d’une page personnelle à l’humour douteux, « le risque est moins de se faire virer que de ne pas se faire embaucher ». Conclusion laconique de Ron l’infirmier : « Moins on est sur Google, mieux c’est ». Un appel à la modération peut-être salutaire, à l’heure de l’engouement pour les réseaux sociaux comme Facebook ou Myspace, dont personne ne sait aujourd’hui à quelles fins les données personnelles collectées sur leurs joyeux membres pourront être employées dans quelques années.

 

Publié dans Aventures ordinaires

Commenter cet article

garfieldd 17/12/2007 13:51

"On y voit des photos d’hommes en sous-vêtements, on y lit quelques mots crus. Le proviseur y apparaît lui-même, allongé nu sur une plage, sur le ventre, le visage et les fesses visibles."A l'évidence, monsieur, vous n'avez pas lu ce blog que j\\\'ai tenu pendant plus de 2ans sinon vous n'en auriez pas fait une présentation aussi succinte et donc caricaturale.Volià presque deux ans, jour pour jour (c'était le 09 dec 2005) que je passais devant une commission disciplinaire qui allait me sanctionner lourdement, et assortir une partie de la sanction d\\\'un sursis. Pour 5 ans. Peut-être ne le saviez vous pas, peut-être que vos informations là encore sont peu fouillées.Votre prose ne peut que me nuire, attirer de nouveau l'attention sur moi et m'empêcher d'exercer mon métier avec sérénité. Peut-être êtes-vous lu, ici ou sur Rue89 par des personnes que je côtoie et qui ne connaissaient pas cette affaire. Des personnes en face de qui j'ai le droit de prétendre à la tranquillité, depuis que j'ai repris en septembre 2006 mes fonctions dans un nouvel établissement, fonctions qui exigent d'être crédible, quelque soit le niveau d'intervention auquel on se place.Je vous en veux Monsieur, de faire remonter à la surface ces évènements, de me remettre en lumière alors que je ne souhaite que l'oubli, de  ne pas avoir compris que seul l'oubli peut me convenir, à moi, aux miens.J'ai été sanctionné, j'en ai souffert, mes proches aussi, j'en souffre toujours beaucoup plus que ceux qui me côtoient peuvent l'imaginer. Je me pose sans cesse des questions sur ma légitimité dans ma fonction. Je fais face. Mais j'ai besoin de la confiance des autres, de ma famille, de mes amis, besoin de leur confiance et de leur force, pour tenir.Je vous en veux, monsieur, de me faire replonger dans le noir.Merci de réfléchir la prochaine fois avant de jeter quelqu'un en pature aux lecteurs. Même si d'autres l'ont fait il y a deux ans (et ce n'est pas ce qu'ils ont fait de mieux), mon identité, mon histoire ne méritent pas autre chose que l'oubli.

Etienne Balmer 17/12/2007 14:17

Monsieur, je comprends votre colère. Je suis profondément désolé. Mon geste était une maladresse, en aucun cas je n'avais l'intention de vous nuire. Une erreur qui me servira de leçon, n'en doutez pas.
Bien à vous et à vos proches.
 

Boarf 16/12/2007 21:09

Joli coup que d'aller balancer l'identité de l'auteur du blog Garfieldd, et l'endroit où il exerce... ça se passe bien, les cours de déontologie, mon garçon ?

akynou/racontars 16/12/2007 20:36

Vous avez l'autorisation pour publier les identités réelles des personnes dont vous parlez ? Et leur lieu de travail ? EN tant qu'apprenti journaliste, vous avez entendu parlé de la charte du métier et de déontologie ?Le droit de la presse, on vous l'enseigne ?Je n'aimerais guère vous voir bosser dans ma rédaction, ni avoir à gérer les ennuis qui suivraient vos papiers.

Pascal 16/12/2007 19:34

A propos de surexposition sur internet, je suppose que vous avez bien évidemment demandé et obtenu l'autorisation de publier tous les noms et prénoms et lieux de travail des gens que vous citez...

Kozlika 16/12/2007 19:31

Que au moins l'une des personnes dont vous citez le nom ne vous aurait certainement pas autorisé à le faire si vous le lui aviez demandé, que ce blogueur puisse de nouveau être sous les feux de l'actualité dans son nouveau lieu de travail grâce à vous, qu'enfin vous coloportiez les rumeurs même en les taxant d'infondées (c'est bien aimable à vous), ça ne vous dérange pas aux entournures ? Je suis contente de lire dans votre questionnaire de Proust que vous avez de l'indulgence pour les débutants, car j'espère qu'il ne s'agit ici que de cela. Un journaliste débutant qui ne réfléchit pas aux conséquences de ce qu'il publie.