Le syndicalisme allemand, la potion magique du dialogue social ?

Publié le par Etienne Balmer

Tandis que la révolte grondait en France sur le CPE et que je vivotais peinard en Allemagne de l'Est, j'avais trouvé intéressant de me pencher sur l’état des relations de travail chez nos voisins d’outre-Rhin et leur fameux « modèle allemand ».

Entretien avec Joe Ruhland, syndicaliste d'IG Metall en Bavière (avril 2006)

Le modèle allemand : un refus du chaos

Joe Ruhland a 37 ans. Il est salarié d’Ebm-Papst à Landshut (Bavière), une société de climatisation et de chauffage de haute technologie qui emploie 8500 personnes dans le monde, dont 10% à Landshut. Membre d’IG Metall, la plus grande fédération syndicale de l’industrie allemande avec 2,4 millions d’adhérents, Joe Ruhland fait aussi partie du conseil d’entreprise de sa firme. « Quand tu es membre d’un conseil d’entreprise en Allemagne, tu dois agir en tenant compte des intérêts croisés de la firme et des travailleurs que tu défends ». Impossible n’est pas allemand : ce double visage qui prendrait des allures de trahison en France, c’est l’expression de la cogestion qui repose sur la coopération entre les principaux groupes de la société allemande, représentés par les syndicats et les organisations patronales. Les conseils d’administration, de surveillance et d’entreprise accueillent des délégués du personnel et sont des plateformes privilégiées pour le dialogue en interne, basé sur des relations de confiance et la recherche du compromis. « Les syndicats allemands agissent raisonnablement. Nous ne voulons pas le chaos. Les rapports de travail sont systématisés pour garantir la stabilité de l’entreprise et la paix sociale », rappelle Joe Ruhland, avant d’ironiser : « ça sonne peut-être très allemand ! ».

En effet. A l’inverse de la France, le système allemand confère un rôle moteur aux conventions collectives pour négocier les salaires, les primes et le temps de travail par branche d’activité et par région (les Länder). Les conventions collectives ne lient que les travailleurs syndiqués, les autres étant régis par la loi, laquelle fixe aussi les limites du terrain négociable. Pour préserver l’homogénéité des conditions de vie et de travail sur l’ensemble du territoire fédéral, les syndicats se sont toujours efforcés d’obtenir des négociations au sommet entre une délégation syndicale unitaire et une délégation patronale. Du fait de la structure fédérale et corporatiste de l’Allemagne, il est difficile de parvenir à un mouvement de grève nationale. Joe Ruhland y voit « une partie d’échecs, où l’on sait quels sont ses points forts et ses faiblesses, et où l’on frappe à l’endroit où ça fait le plus mal ». D’où la règle que les « gros bras » de l’économie allemande - l’industrie orientée vers l’exportation comme l’automobile, l’électronique - donnent le ton des négociations dans une région où ils sont solidement implantés, et que les autres branches d’activité et les autres régions se conforment le plus possible à l’accord trouvé.

Dans les quatre semaines qui suivent la fin d’application d’une convention collective, la grève est interdite par la loi pour laisser la primauté absolue à la négociation d’un nouvel accord. La grève est perçue comme une action de dernier recours qui ne fait que des perdants.
 
 
Les syndicats allemands, des dinosaures en voie d’extinction ?
 

Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sous la pression de la concurrence mondiale, le capitalisme national allemand bat de l’aile, et les syndicats sont les premiers à y laisser des plumes. Afin de sauvegarder leur système avantageux de négociation et les hauts salaires, les syndicats ont d’abord joué le jeu et fermé les yeux sur la montée du chômage et la perte des acquis sociaux en Allemagne de l’Est, rattachée à la République fédérale en 1990.

En 2003, le syndicalisme allemand a vécu un tremblement de terre qui ne cesse de produire de nouvelles répliques. Cette année-là, le chancelier Gerhard Schröder annonçait l’Agenda 2010, un vaste projet de réforme de l’Etat-providence pour récupérer la compétitivité de l’économie nationale, facteur supposé d’un retour de la croissance et de création d’emplois. Le gouvernement et le patronat forcent la main aux syndicats pour imposer des réformes radicales du droit du travail, notamment en offrant aux entreprises la possibilité de déroger aux conventions collectives. Depuis 2005, les négociations sociales se sont durcies. De grands groupes industriels allemands comme Volkswagen et Siemens, rejoints par les services publics fédéraux et régionaux ont annoncé en cascade des plans d’économies de grande envergure et ont imposé qui une augmentation du temps de travail, qui un gel des salaires. Sur fond de menaces de licenciements ou de délocalisations, les syndicats se sont d’abord inclinés. Mais quand est venu le tour des communes de Basse-Saxe et de Bade-Wurtemberg d’annoncer leur intention d’augmenter le temps de travail de leurs employés sans hausses de salaires, le syndicat des services Ver.di a décidé de partir en guerre contre une réforme synonyme de pertes d’emplois, de temps partiel contraint et de réduction du pouvoir d’achat. Fait très rare en Allemagne, la grève des services publics dans ces deux Länder perdure depuis plus de deux mois sans donner de résultats.

Dans le cadre du nouveau cycle de conventions collectives sur les salaires dans l’industrie, la grève est aussi à l’ordre du jour. Après avoir consulté les conseils d’entreprise, le syndicat IG Metall revendique une hausse de 5% des salaires. « Chez nous [Ebm-Papst en Bavière], on avait même proposé une hausse de 7%, ce qui était parfaitement soutenable pour l’entreprise car elle réalise d’importants profits et nous avons fait de gros efforts de productivité », rapporte Joe Ruhland. Le patronat allemand ne veut pas aller plus loin que 1,4%. La grève a débuté le 28 mars. Le temps joue en faveur des entreprises, puisque la précédente convention collective continue à s’appliquer en l’absence de nouvel accord. Si le coût de la grève, qui dépend largement de son ampleur, revient trop cher aux entreprises, elles se montreront peut-être plus généreuses. Mais il se peut que le mouvement initié par IG Metall s’essouffle de lui-même, et le syndicat n’aura pas d’autre choix que d’accepter les conditions du patronat.
 
Dans les deux fronts engagés par les syndicats allemands cette année, il y a beaucoup plus à perdre qu’à gagner. Un échec serait en effet perçu comme une énième reculade de leur part, avec à la clé une nouvelle vague de désertion des adhérents et une image décrédibilisée. Quand on l’interroge sur l’avenir du syndicalisme dans son pays, Joe Ruhland ne veut cependant pas croire à leur disparition. « On nous traite parfois de dinosaures en voie d’extinction… Moi je nous verrais plutôt en voie de mutation ». Il en veut pour preuve le succès de la mobilisation syndicale au niveau européen contre la fermeture d’une usine d’Opel en Suède en 2004. La solidarité des ouvriers du groupe automobile en Allemagne et en Espagne avait forcé ses dirigeants à revenir sur leur décision et trouver une issue moins brutale. Plus récemment, les syndicats allemands ont aussi contribué au retrait du principe du pays d’origine contenu dans la directive Bolkenstein, qui aurait signifié la mort des dispositifs sociaux nationaux dans lesquels s’intègrent les syndicats. Joe Ruhland poursuit : « Aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que les syndicats sont devenus superflus, voire gênants pour le marché. C’est pourtant le seul moyen démocratique de défendre ses intérêts dans le travail ! Il faut saisir cette chance et la préserver. On aura toujours besoin d’eux en Allemagne et dans le monde pour défendre les droits des travailleurs. Si on continue à évoluer dans un monde avec autant d’inégalités, on va droit au mur ».
 

En France, le mur semble déjà percé. « Vous les Français, vous vous dites que vous allez conquérir vos salaires comme vous avez conquis la Bastille ! » lâche Joe Ruhland lorsque l’on aborde l’actualité française. En Allemagne, une période d’essai de deux ans pour toute embauche, une vieille revendication du patronat allemand soutenu par la majorité CDU-CSU (union démocrate-chrétienne), figure dans le contrat de coalition gouvernementale avec le SPD (parti social-démocrate) sans que personne ne trouve quelque chose à redire. Les Allemands feraient-ils preuve de plus de pragmatisme face aux réalités économiques que les Français? En plaçant toujours l’étape de négociation avant la décision, l’Allemagne maintient un dialogue social moins distendu qu’en France entre des acteurs pacifiques pour qui la recherche de l’intérêt général n’est pas un vain mot. Joe Ruhland conclut : « Au-delà des conflits actuels, les firmes allemandes se félicitent de l’existence des syndicats. Grâce à eux, elles savent ce qu’on veut, et nous on sait ce qu’elles attendent de nous ». Quoiqu’on en dise, le modèle social allemand a de beaux restes.

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