"Enfin tout ça, c'est des vieux souvenirs..."

Publié le par Etienne Balmer

Aventures ordinaires... de la Résistance

Jean Olivier a 95 ans. Il vit à Paris. Les quelques souvenirs qui vont suivre sont les siens, retranscrits le plus fidèlement possible au fil de nos entretiens, de mai à juillet 2008. Merci à Jean Olivier pour son incroyable gentillesse.


La tuberculose ; le football en conserve ; le petit Italien

 
J’ai grandi à Troyes dans les années 1920. Mes parents travaillaient dans des usines de filature. Nos voisins étaient très pauvres. Il y avait une famille de trois enfants qui louait une petite maison dans le fond de notre jardin en commun. Les parents et les enfants sont tous morts de la tuberculose en l’espace de deux ans. Moi je pouvais cavaler dans le jardin. J’avais un petit copain italien qui habitait quelques maisons plus loin, on jouait au football ensemble avec des boîtes de conserve vides. C’était mon meilleur copain quoi. Après-guerre il est même devenu député communiste en Italie. Ma mère me disait toujours : « Je veux pas que t’ailles trop avec le petit Italien ! », parce qu’elle avait peur de la tuberculose. Il n’était pas tuberculeux, heureusement pour lui - et pour moi aussi d’ailleurs.

Finalement j’ai attrapé la tuberculose l’année du baccalauréat. On m’a envoyé en cure dans le Jura. Plus tard, comme les spécialistes me recommandaient le grand air, je suis devenu arboriculteur. Encore aujourd’hui, il y a un petit trou dans mes poumons.

 

Le jour où le Front populaire a gagné ; 2 francs 40 de l’heure

 

Je ne m’en souviens pas exactement, car je travaillais dans une pépinière à Tours à cette époque. Je n’ai pas pu participer aux manifestations à Paris. Mais je me rappelle que même à Tours, qui n’était pourtant pas une ville très industrielle, il y a eu une petite célébration.

Dans ma pépinière, on était 80 employés. C’était la crise des années 30, je n’avais pas trouvé de travail ailleurs. Je travaillais 12 à 13 heures par jour, pour seulement deux francs quarante de l’heure. Avec ça je payais juste ma chambre et mes repas. Il me restait juste de quoi acheter le journal une fois par semaine, le dimanche. Je ne pouvais même pas m’acheter un billet de cinéma.

 

Républicains en déroute ; pas d’armes

 

Quelques années plus tard, je me suis acheté un terrain dans l’Eure, en Normandie. De beaux et vieux poiriers s’étendaient sur 4000m², il y avait du travail à la pelle ! A partir de 1938, j’ai commencé à héberger des réfugiés de la guerre d’Espagne, des Républicains en déroute. J’avais songé un temps à me battre en Espagne, mais ils n’avaient pas voulu de moi. Au siège du Parti communiste à Paris, on m’a dit : « On a trop de volontaires, mais il n’y a pas d’armes. Ce n’est pas la peine d’y aller. » Alors moi je n’ai pas insisté. Mais je faisais partie d’un réseau communiste sur toute la France qui aidait ces pauvres gens à éviter les camps de concentration français. En vérité je n’ai accueilli qu’une Espagnole, une jeune ouvrière. Les autres étaient des anciens combattants des Brigades internationales. C’était des professeurs, des instituteurs… Ils restaient parfois quinze jours, des fois un mois. L’été, ils me donnaient un coup de main pour récolter les fruits. Mais en hiver, les gars restaient au chaud à lire un bouquin, pendant que moi j’allais dehors tailler les arbres… C’était des intellectuels !

 

Ludwig

 

Parmi la douzaine d’hôtes que j’ai accueillis jusqu’à la déclaration de guerre, Ludwig est celui qui m’a le plus marqué. C’était le commandant de la brigade internationale allemande dans l’armée républicaine espagnole. Un juif Allemand, un type très bien, un cerveau qui avait servi comme capitaine de l’armée impériale allemande en 14-18. Je l’ai gardé chez moi jusqu’à la déclaration de guerre. Au lieu de se servir de gens qui avaient l’expérience des combats, les Français l’ont aussitôt collé dans un camp de prisonniers, le malheureux ! C’est pour vous dire à quel point le commandement français était idiot...

Pendant son séjour chez moi, Ludwig avait beaucoup écrit. Il avait même achevé un livre, une sorte de traité de philosophie en allemand. Quand il a dû partir, on avait enveloppé ses textes dans un carton, bien ficelé, et on avait caché le tout sous la pompe électrique au milieu de mon jardin. Après la Libération, Ludwig est revenu me voir en Normandie… en uniforme britannique ! Au moment de la déroute, il s’était échappé dans le Sud de la France, puis il avait rejoint l’Angleterre via le Portugal. Il avait fait toute la guerre aux côtés des Alliés. A présent que tout était fini, il venait chercher son livre manuscrit. Mais sous la pompe électrique, l’humidité avait tout fait moisir. Il ne restait rien de ses textes. Ludwig était détruit… Mais moi j’étais heureux de le voir en vie.

 

Mariages en larmes à Montreuil ; la peur de l’aviation

 

Je me suis marié à la mairie de Montreuil à la déclaration de guerre, en septembre 39. C’était curieux, car il y avait tellement de jeunes. Le maire était sur les marches de l’hôtel de ville, il y avait des centaines de gens sur la place qui venaient se marier, et tout le monde pleurait. C’était un torrent de larmes. On imaginait la guerre à venir comme celle de 14-18, on se disait qu’elle serait pire encore à cause de l’aviation. On se mariait car on se disait que si l’on mourait, au moins nos épouses auraient la pension des veuves de guerre. Quand je suis monté dans le train pour rejoindre mon régiment, on ne voyait que les femmes qui pleuraient, et souvent aussi les hommes.

 

Infirmier ; le Cagoulard ; deuxième sur la liste noire

 

A la mobilisation, on m’a envoyé dans un bataillon de chasseurs à pied, où j’ai servi comme infirmier. J’avais appris des rudiments de médecine pendant mon service militaire à Strasbourg quelques années auparavant. Le chef de la section sanitaire de mon bataillon, le sergent Rans, était un vrai alcoolique. Un soir, complètement ivre, il lève le bras et dit : « Heil Hitler ! ». Avec des copains, on l’a fait boire pour qu’il parle. « J’y connais rien en médecine, je suis là pour mettre une balle dans la nuque de ces soldats-là », m’a-t-il confié en me tendant une liste d’une vingtaine de noms. Moi j’étais le deuxième sur son papier, sans doute parce que j’étais membre de la cellule communiste du bataillon, que je croyais secrète. Le sergent Rans faisait lui partie de la Cagoule, une organisation secrète d’extrême-droite qui noyautait l’armée française. Après je me suis toujours méfié de lui, mais il ne s’est rien passé. Je n’aurais jamais imaginé que dans l’armée de la République, il y avait des tueurs à gages, des « Cagoulards ».

 

Prisonnier ; des médecins cupides

 

J’ai été fait prisonnier dans les Vosges. On était des milliers de soldats internés dans la cristallerie de Baccarat. Comme j’étais infirmier, j’ai pu éviter le stalag et on m’a logé avec les médecins. Alors j’étais au milieu des docteurs et j’entendais ce qu’ils se racontaient la nuit. A l’époque j’aurais cru les médecins plus sympathiques. Ils ne pensaient qu’au fric ! Combien de malades dans le secteur de chacun, etc. Ils savaient qu’ils allaient être bientôt libérés parce qu’ils étaient docteurs, ils reprenaient en somme leurs cabinets à l’avance. Aucun n’était volontaire pour soigner les autres prisonniers blessés ou malades, sauf un médecin noir. Tous les autres docteurs estimaient qu'en tant que prisonniers de guerre et n’étant pas payés, ils n’avaient pas à travailler. Le commandant allemand du camp est venu et nous a dit : « Je suis désolé et honteux pour l'armée française ».

 

Libéré ; le contre-ordre ; la fuite en train

 

Un jour d’août 1940, un copain me montre un papier et me dit « Olivier, t’es libéré ! ». Hitler avait décidé d’appliquer la convention de Genève – pour une fois – qui prescrivait la libération des médecins et des infirmiers comme moi. Me voilà devant la gare de Baccarat, je me rappelle encore la vue d’autres gars qui sirotaient des bières au café pour fêter le retour à la maison. Moi qui ne buvait pas d’alcool, je causais avec le mécano près de la locomotive quand on a entendu un hurlement au bout du quai. Des types en noir étaient arrivés à la gare. Je voyais des SS pour la première fois. Ils avaient visiblement un contre-ordre qui annulait notre libération. Ils reprenaient déjà les gars attablés au café et vidaient les wagons de queue. Alors j’ai dit au mécano et au conducteur : « On pourrait peut-être avancer le départ de quelques minutes ! ». Evidemment ils étaient d’accord. Je leur ai passé le charbon et on est parti sans tarder. Et c’est comme ça que je suis rentré chez moi au lieu de croupir quatre ou cinq ans en Pologne. Sur le chemin du retour vers chez moi, je suis passé par le village de mes parents, près de Troyes. Mon père m’a donné son revolver de la Grande Guerre : « Moi je suis trop vieux». Dans mon pays en Normandie, les gens ont d’abord cru que j’étais un ami des Allemands, comme j’étais le premier prisonnier libéré. Au lieu de cela, je suis entré en Résistance dès le lendemain.

 

 

Une cellule de résistants ; un jeu de cartes ; feuilles clandestines

 

Comme avant la guerre, j’ai continué à héberger des gens. Au rez-de-chaussée de ma maison, j’avais un lit qui était toujours fait pour accueillir un camarade ou un résistant. Une fois pendant l'Occupation, j’ai même reçu un type qui était membre du Conseil national de la Résistance.


Dans mon groupe, on ne devait pas être plus de cinq personnes. Et on a même été réduit à trois par la suite. Comme ça on réduisait les pertes si on était pris. Parmi les trois, il y en avait un qui était chargé du « courrier ». Les intermédiaires entre deux cellules se retrouvaient grâce à un mot de passe. Des fois c’était aussi un jeu de cartes. On montrait une certaine carte à l’autre, et s’il sortait de son jeu la carte correspondante, la liaison était faite.

 
De 1940 à 44, mes activités de résistance consistaient surtout à écouler des feuilles clandestines de L’Humanité. J’avais un ami imprimeur dans les environs de mon village, et le chef de gare était un camarade aussi. Alors je cherchais les feuilles clandestines de L’Humanité à la gare, je livrais celles de mon secteur et je déposais le reste à Evreux, où d’autres passeurs se chargeaient de les distribuer.

 

Le revolver ; l’amende ; « sauvez-vous »

 

Les Allemands fusillaient sur place les types de notre genre. Avec un camarade, on distribuait clandestinement L’Humanité à vélo. On avait chacun des sacoches remplies de journaux de petit format. Dans la musette avant, j’avais le vieux revolver de mon père. Un jour, alors qu’on était en train de causer en roulant mon ami et moi, arrivent en face cinq gendarmes allemands, mitraillettes au poing. Avec mon camarade, on s’est dit qu’on aurait pas le temps de sortir notre revolver, on serait mort avant. A ce moment-là, un adjudant chef avec un grand collier d’argent nous a dit dans un français sommaire : « Vous pas droit, rouler côte à côte, c’est interdit, c’est vingt francs ». On a sorti nos vingt francs de bon cœur, et l'adjudant nous a laissé continuer l’un derrière l’autre ! Plus tard on s’est regardé mon camarade et moi, et on s’est embrassé... On l’avait échappé belle !

 
Les gendarmes français ne valaient souvent pas mieux que les Allemands. Une fois je venais de distribuer une feuille clandestine à un épicier quand les gendarmes sont passés chez lui pour faire leurs courses. Ils sont tombés sur un exemplaire de L’Humanité que l’épicier avait oublié de dissimuler. Ils ont immédiatement téléphoné à la Gestapo. La Gestapo est venu le chercher, il a été fusillé le lendemain matin. Sa fille est venue me retrouver en vélo, elle m’a dit : « Monsieur, mon père a été tué, il n’a rien dit, sauvez-vous ».

 

Quand les Allemands chantaient l’Internationale ; Pateuf

 

Moi je n’avais pas de haine contre le soldat allemand. Je me battais contre une idéologie : le fascisme. A 10 kilomètres de chez moi, il y avait un camp allemand traversé par la Seine. Avec un copain batelier, on distribuait des tracts en allemand par le fleuve, là où il n’y avait pas de sentinelle. C’étaient des messages en allemand qui prédisaient que l’Allemagne allait être bombardée et allait perdre la guerre. Ça cassait tellement le moral des Allemands qu’un jour où j’étais venu vendre mes poires dans une petite ville des alentours, j’ai vu une cinquantaine de soldats de la Wehrmacht en train de chanter sur une mélodie que je connaissais bien : celle de l’Internationale ! C’était presque un commencement de rébellion. C’étaient peut-être des anciens socialistes. Mais on se méfiait d’eux quand même, des fois qu’ils avaient un petit coup dans l’aile...

 
Pendant l’Occupation, une chambre avait été réquisitionnée chez mes parents près de Troyes pour héberger un jeune officier allemand. Mon père avait une grande basse cour, alors ma mère, qui était bonne cuisinière, faisait un coq le dimanche et des nouilles aux oeufs très souvent. L’officier allemand disait toujours à ma mère : « Oh, faites-moi pâtes oeuf, pâtes oeuf, pâtes oeuf... ». Alors on l’avait surnommé Pateuf. C'était un brave type. Contre un jeune homme comme ça on n’avait pas de haine. On détestait Hitler, la Gestapo et les SS, mais pour lui on avait de la sympathie. Il était d’autant plus intéressant qu’il avait fait ses études à Strasbourg, où il avait appris le français. On essayait d’obtenir de lui des renseignements pour la Résistance, mais on n’en a pas tiré grand-chose.


Au réveillon 41, j’ai fait pleurer Pateuf à chaudes larmes. Je lui ai dit que la guerre allait durer, que l’Allemagne allait certainement être bombardée et que s’il allait sur le front de l’Est, il était sûr d’y perdre la vie. D’un seul coup Pateuf s’est mis à pleurer, on ne pouvait plus l’arrêter. Il est parti en 42, et après on n’a plus jamais eu de nouvelles.

 

Le rendez-vous de minuit ; les ondes dangereuses

 

Les gens étaient influencés par la radio et les journaux de la propagande allemande. C’était évidemment interdit de lire ou d’écouter autre chose. A la nuit tombée, les Allemands passaient avec une voiture spéciale dans les rues pour détecter ceux qui avaient un poste radio. Tous les postes avaient été confisqués, pour empêcher les Français d’écouter Londres. Mais j’avais réussi à cacher mon excellent poste de radio, le dernier modèle de 39. Il prenait les ondes courtes comme si c’était émis depuis la Tour Eiffel ! J’écoutais aussi bien la Suisse que Londres et Moscou. A minuit j’avais tout ce que je voulais. J’étais celui qui donnait les nouvelles dans le village. D’abord à l’épicerie, qui était tenue par des amis, qui se chargeaient de répandre les nouvelles à tout le village. Je ne sais pas si d’autres gens écoutaient Londres aussi chez nous, ce n’était pas des choses qu’on criait sur les toits.

 

Le marché noir ; du foin au dessus des SS

 

A l’époque tout le monde faisait du marché noir. Tout le monde circulait à bicyclette avec des carrioles pleines de provisions à revendre… Le rationnement a retourné beaucoup de Français contre les Allemands. Il fallait même un ticket pour acheter une paire de chaussons. Une famille avait droit à 250g de beurre par mois. Le beurre était taxé 18 francs le kilo, ça permettait tout juste aux paysans de gagner leur vie. Alors ils donnaient le minimum de beurre au ravitaillement officiel, et le reste ils le vendaient aux trafiquants, qui le revendaient aux restaurateurs de Paris pour 100 francs le kilo…

 
Moi j’étais contre le marché noir, je vendais mes poires au prix de la taxe. Mais je me retrouvais comme un idiot. Comme je n’avais pas de voiture, un camionneur apportait mes poires place Jeanne d’Arc, à Rouen, où il y avait un marché de gros officiel. Les revendeurs étaient malins : ils arrivaient juste avant la fermeture, à la cloche de 10 heures, et ils achetaient les invendus à prix cassés. Quand je rentrais en train, je voyais mes poires sur la route, vendues trois fois le prix qu’on me les avait achetées l’instant d’avant…

 
Un jour où j’étais en cavale, je suis passé par une petite ville où il n’y avait pas de ferme pour dormir. Alors l’instituteur m’a dit : « Si vous ne voulez pas vous faire arrêter, réfugiez-vous dans la grande salle municipale. Il y a des SS qui y font la fête ce soir, mais si vous passez par derrière, vous accéderez au grenier et vous y trouverez du foin ». C’était la cache du coin pour les vendeurs itinérants du marché noir. Alors j’y ai dormi, mais que d’une oreille, vous pensez bien !

 

 

Les collabos ; le curé du village ; dénoncé

 

La majorité des gens étaient attentistes, mais il y avait aussi des collaborateurs dans mon village. Il y avait notamment un industriel qui travaillait pour les Allemands, alors ses ouvriers ils étaient tous pour les Allemands aussi, parce qu’ils se disaient que si jamais l’Allemagne perdait la guerre, ils n’auraient plus de travail !

 

C’est le curé du village qui m’a dénoncé finalement, début 1944. Heureusement j’ai été prévenu par sa femme de ménage, qui était sa maîtresse d’ailleurs mais qui m’était sympathique. J’ai aussitôt pris mon vélo de course et un sac à dos avec des vêtements de rechange. Je suis parti par la porte de derrière, vers la forêt, alors que les Allemands m’attendaient devant. En une journée, j’ai fait 169 kilomètres et j’ai fui dans la Sarthe, puis la Beauce.

 

Pour la petite histoire, ce curé s’est fait muté après m’avoir dénoncé car il avait violé une communiante de 14 ans, la fille du boucher. Au lieu d’être emprisonné, ils l’ont nommé dans le 16e arrondissement de Paris! Sans doute était-il bien vu du pouvoir en place…

 

Dans le maquis ; 82 chars

 

De la Beauce, j’ai réussi à rejoindre le village de mes parents dans l’Aube. Un maquis s’était formé dans la forêt d’Orient, une grande forêt qui s’étendait à l’époque sur plusieurs départements. On n’était pas très nombreux au début, une quinzaine d’hommes. Mais du coup c’était difficile de nous attraper. Les Allemands n’osaient plus s’aventurer dans la forêt.

 

Notre portée d’action restait cependant très limitée. Même à la fin de la guerre, la supériorité des Allemands face à nous était énorme. J’avais reçu une mitraillette, mais on n’avait même pas de grenades, on faisait des cocktails Molotov. On libérait des villages délaissés par l’ennemi dans sa retraite, ou bien des petites villes où la garnison en place était peu nombreuse. Mais on était régulièrement bombardés par l’aviation et l’artillerie allemandes – et parfois par les avions américains aussi, qui nous prenaient pour des Allemands ! Une fois, l’artillerie allemande nous avait coincés, j’ai vu des arbres plus gros que ma cuisse exploser en mille éclats à quelques mètres de moi. J’ai eu de la chance, toujours. On a eu beaucoup de pertes, mais on se reformait rapidement car on trouvait des volontaires dans chaque village libéré. A la fin il y avait plus de volontaires que d’armes.

 

Et puis les Allemands ont contre-attaqué avec des chars. La plaine en était entièrement recouverte. Leur convoi est passé une nuit juste à côté de moi. Avec un camarade, on s’est couché dans le fossé qui bordait la route. On a compté les chars, machinalement : il y en avait 82 !

 

Massacres ; les pieds de Patton ; retour au pays

 

Un camarade avait caché une mitrailleuse dans la forêt. Quand la nuit on voyait circuler une voiture isolée, on tirait. Comme les Français n’avaient pas de voiture, c’étaient forcément des Allemands. Une nuit mon camarade a tiré, la voiture a dérapé... Mais ce sont des médecins qu’on a abattu cette nuit-là.

 

Je n’ai jamais tué personne, et j’en suis heureux. Mais une autre fois on s’est fait canarder par des soldats allemands. Je me suis trouvé nez à nez avec un jeune Allemand qui avait tiré sur nous et qui était à court de munitions. Quand je suis arrivé sur lui, il s’est transformé en quelques secondes, il est devenu verdâtre, il s’est cru mort. Quand j’ai vu ce gosse qui levait les mains en l’air, je l’ai fait prisonnier et je l’ai ramené au PC de mon groupe. Notre chef, un ancien capitaine de 14-18, nous a dit : « C’est pas difficile, on fusille tous les prisonniers ». On en avait une soixantaine ! Comme j’étais indigné, le capitaine m’a foutu son revolver sur la poitrine : « Si tu dis encore un mot, je te descends avec eux ». Alors mes camarades ont fusillé tous les prisonniers, et moi je les ai regardé faire, impuissant. Il a fallu deux charrettes pour transporter les cadavres avant de les enterrer.


(La ville de Troyes a été libérée par les Américains le 26 août 1944, au lendemain de la libération de Paris). Les Américains m’ont emmené en jeep jusqu’à leur état-major, dans une caserne à Troyes. J’arrive dans une pièce, je vois deux énormes pieds sur une table, et on me présente au général Patton ! Il était avec tous ses officiers debout autour de lui… Il ne savait plus vraiment où étaient ses troupes, ni celles des Allemands, et les nôtres encore moins. Alors avec l’aide d’un interprète, on a parlé pendant un quart d’heure, devant une carte.


J’ai rendu le revolver à mon père. Puis je revenu dans mon village de Normandie. Un nouveau curé est venu, un Breton. Il m’a dit : « Vous êtes le premier paroissien que je viens voir, car je sais qui vous êtes ».

 

Publié dans Aventures ordinaires

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Jean-François OLIVIER 10/10/2009 12:27


ET bien voilà, c'est fini...
Le narrateur de ce texte, alias mon Grand Père est décédé. Il emporte avec lui ses histoires dont il reste un trace. Grâce à vous.
Merci 


Etienne Balmer 13/10/2009 14:05


Monsieur,
 
Votre grand-père était quelqu'un de très bien.
Je suis heureux d’avoir pu contribuer à son souvenir.
 
Amitiés
 
Etienne Balmer