Free fight, vrais ou faux bad boys?

Publié le par Etienne Balmer

A la recherche des  400 coups

En marge des fédérations sportives, le free fight se développe en France. Une discipline à la réputation sulfureuse et fantasmée qui se veut la synthèse ultime de tous les sports de combat*.


Salarié chez France Telecom le jour, Arnaud, 28 ans, devient « The Game » le soir. Tatouage d’arabesque d’épines sur le torse et sur l’épaule droite. 9 combats, 9 victoires. « Touche du bois ! » rigole-t-il en tapant le banc du vestiaire. Une fois, ses collègues de bureau s'étaient amusés à taper son nom sur Google. Ils sont tombés sur des vidéos de ses combats... « Ils tiraient une drôle de tête le lendemain ». Arnaud se dit évidemment « frustré de la diabolisation du free fight », sa discipline de prédilection. Le free fight (« combat libre ») trouve ses racines dans un art martial brésilien du début du vingtième siècle, le Vale Tudo - littéralement « tout est permis ». Les héritiers du Vale Tudo ont fusionné plusieurs sports de combat en une discipline unique : le MMA (« mixed martial art », synthèse de tous les arts martiaux) était né.


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 Photo: Barbara Ryckewaert/Ensad



En 1993, l'Ultimate fighting (UFC) aux Etats-Unis tente d’apporter la réponse à une question qui taraude bon nombre de professionnels et de passionnés : quelle technique de combat est la plus efficace pour vaincre n’importe quel adversaire ? Karateka, lutteurs, sumos, boxeurs… Des gladiateurs des temps modernes affluent du monde entier pour s’affronter dans la cage octogonale de l’UFC à la quête du titre de « l’ultime champion ». Les premiers UFC sont quasiment dénués de règles. Avec des coups portés à mains nues, le sang gicle, les K.O sont terribles. La compétition est rapidement contrainte de se « civiliser » : le temps du combat devient limité, des catégories de poids sont déterminées, des tests anti-dopage et de dépistage du sida sont introduits. Le succès médiatique est au rendez-vous : au Japon, au Brésil, en Angleterre, où des compétitions similaires se montent à leur tour. Aux Etats-Unis en 2007, les recettes de l'UFC avoisinent les 200 millions de dollars et le nombre de pay per view de combats (vidéos à la demande) dépasse pour la première fois celui de la boxe. 
 
 
Le free fight n'a pas de cadre légal en France**. Pourtant dès les années 90, la ferveur autour de la discipline se propage sous le manteau, en cassettes puis en DVD, enfin sur internet. Son enseignement s'abrite derrière les portes de clubs de sports reconnus, où les instructeurs possèdent des diplômes d'Etat de judo, de karaté ou de jiu-jitsu. Leur parcours dans les compétitions internationales de MMA est leur seul passeport pour enseigner le free fight. Toutes les techniques utilisées en free fight étant celles de sports dûment réglementés, les autorités ne peuvent pas interdire les entraînements en France. Paradoxe qui aboutit à la naissance, en toute légalité, de plusieurs clubs français consacrés à ce sport d'exception. 

  

 
Ainsi la Free Fight Academy, dans le 13e arrondissement de Paris, rassemble près de 70 membres autour de Mathieu Nicourt, deux fois champion d’Europe et vainqueur d'un tournoi international américain de free fight en 2000. « En France on est très procédurier », dénonce Mathieu Nicourt. « D’un côté, c’est très bien d’exiger un brevet d’Etat [pour enseigner un sport], cela permet de ne pas confier ses enfants à n’importe qui. Mais dès que l’on prend une initiative, il faut des autorisations qui prennent énormément de temps, plus que dans n’importe quel pays européen ».

  

 
Ce qui fâche les pouvoirs publics dans le free fight, c'est d'abord son entorse à une règle française qui interdit les frappes au sol. Totalement hors sujet pour le free fight selon Mathieu Nicourt, qui rappelle qu’il s’agit d’une mesure « créée spécifiquement pour la boxe ». Max, 27 ans, l’un des meilleurs éléments du club, explique que « les percussions au sol sont moins violentes car il n’y a pas de recul possible ». Max reconnaît tout de même que lors de sa dernière compétition de free fight en Allemagne, il n’a pas tenu cinq minutes contre son adversaire qui l’a mis K.O… En le bourrant de frappes au sol.
 
 

L’étranger, asile politique du free fight français
 
 
 

Privés de compétition en France, les meilleurs éléments du free fight frenchy traversent les frontières, voire les océans. « En Angleterre, en Allemagne, on me reconnaît parfois dans la rue », remarque Owonyebe «En 1997, l'Ultimate Pancrace a subi les foudres du ministère de la jeunesse et des sports. Les organisateurs sont partis en Angleterre », se souvient Mathieu Nicourt. Des tournois de disciplines proches comme le grappling ou le pancrace s'organisent à la place. Davantage concentrées sur la lutte à terre avec une palette de techniques de projection au sol et de soumission (clés de bras, de jambes, étranglements…), ces disciplines limitent les percussions et permettent ainsi d'esquiver l'interdiction des frappes au sol. Depuis deux ans, Arnaud alias « The Game » organise une journée de « grappling illimité » à Paris. Pas de limite de temps dans les combats, trois catégories de poids, environ 70 participants et 500 spectateurs pour la dernière édition. Avec un combat exhibition de free fight en guise de pochette surprise. « La veille du tournoi, un ami policier m’a prévenu que les renseignements généraux allaient venir », se souvient Arnaud. Et alors ? Rien. Les RG marquent à la culotte le free fight et les disciplines associées, mais leur tolérance est grande - pour l’instant. Parmi les adeptes du free fight, on compte d’ailleurs beaucoup de policiers. Un fonctionnaire de police de La Courneuve en Seine-Saint-Denis témoigne : « Il y a beaucoup de sportifs parmi les policiers, c’est normal que l’on s’intéresse au free fight. On apprécie ses techniques d’autodéfense, même si pour le corps-à-corps certains d’entre nous préfèrent le krav maga,  un art martial israélien ».


Chez les fonctionnaires de police comme pour tous les autres adeptes du free fight, des techniques de combat sont interdites car potentiellement mortelles, comme les attaques sur les artères carotides. Malgré ces précautions, un drame peut toujours arriver. Avant la mort d’un participant de 35 ans à une compétition MMA le 30 novembre dernier aux Etats-Unis, seul un autre décès survenu à Kiev en 1998 avait frappé le milieu mondial du free fight. Ses partisans se plaisent à faire remarquer que la boxe anglaise a déjà causé plus d’un millier de morts en un siècle et demi d’existence. En Suède, la boxe professionnelle est bannie depuis 1969, pour des raisons de santé publique. Les compétitions de free fight y sont en revanche autorisées. Fernand » Lopez, victorieux d’un tournoi allemand en 2006. En France, toute tentative de compétition officielle de free fight tel qu'il est pratiqué à l'étranger est invariablement tuée dans l'oeuf.
Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) prive les chaînes françaises depuis 2005 de diffuser les compétitions internationales de free fight, accusées de faire l’apologie de la violence et de fournir un mauvais exemple à la jeunesse. 

 
  
   
Le mythe Fight Club
 
   
 

Malgré son succès commercial à l'étranger et la bonne volonté de ses partisans en France, le free fight traîne encore une réputation de « sport de voyou », renommée qui n'est pas étrangère à la fascination qu'elle engendre auprès des jeunes. L'an dernier, le film « Scorpion » avec l'acteur Clovis Cornillac et le champion Jérôme Le Banner a choisi une lecture sulfureuse du free fight, avec combats clandestins dans les caves, avec paris à la clé. « C'est une merde ce film !», lâche Arnaud/The Game. Certains clubs de free fight accusent les puissantes fédérations françaises de judo et de karaté (respectivement 550.000 et 193.000 licenciés) de cultiver cette mauvaise image. « Ils ont peur que le free fight leur pique toute leur clientèle » glisse un instructeur de free fight, lui-même ancien judoka. Faux, réplique Dominique Charré, directeur technique national de karaté. « Les publics ne sont pas les mêmes. Il faut différencier les techniques d'autodéfense et de mise hors combat. Ceux qui choisissent la mise K.O ont faim de puissance et de violence. Or le sport doit être bon pour la santé et incarner une philosophie du respect ». Il minimise le succès du free fight auprès des jeunes. « Combien sont-ils ? Quelques milliers ? Les chiffres du free fight sont inexistants ». Le site Ikusa.fr répertorie près de 200 clubs offrant des cours de free fight en France. Mais pour combien de salles non déclarées ? Et combien de membres ? Dominique Charré va même plus loin : « Lors des incidents dans les banlieues ces derniers mois, le nombre de policiers blessés donne tout à croire qu'il existe des entraînements clandestins de free fight dans les cités ». Pour le fonctionnaire de police de La Courneuve, le problème n’est pas là. « Les combats clandestins, ce sont des rumeurs. Le vrai problème, c’est le mauvais esprit de certains instructeurs de sports de combat dans les banlieues, comme en boxe thaï et maintenant en free fight, popularisé par des lascars ». L’absence de diplôme d’Etat de free fight ne serait pas étrangère à ces dérives.

 
 
Photo: B.R/Ensad
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« On n'a pas attendu le free fight pour se battre ! », ironise Bertrand Amoussou, rédacteur en chef du magazine Fightsport, qui s'énerve contre l’amalgame entre le free fight et le combat de rue. Il n'empêche. David Kersan, qui a co-écrit le livre de Bertrand Amoussou « Sur le ring. Le phénomène free fight », ne cache pas son expérience d'ancien organisateur de combats clandestins à Paris. Un terme qu'il n'assume plus aujourd'hui : « Ce n'était pas clandestin. Il n'y avait pas d'argent en jeu, simplement des hommes qui cherchaient le réel, le dépassement de soi ». En 2001, David Kersan, désireux de « sortir du tunnel de cristal » de sa vie d'étudiant parisien, part du principe que rien ni personne ne peut empêcher des individus de se battre en privé, s'ils sont libres et consentants. Sur des forums de discussion sur internet, sa cause trouve des sympathisants. Les rendez-vous s'enchaînent dans une salle de sports privée du 13e arrondissement de Paris, puis dans une buanderie désaffectée dans l'arrière-cour d'un immeuble du 6e. « On était entre dix et trente selon les soirs », raconte le jeune homme, « toutes les techniques des sports de combat étaient permises. La seule règle était le respect de l'autre ». David Kersan ne sait toujours pas pourquoi il a fait cela. Mais il a des pistes de réponse. « Je voulais ouvrir une nouvelle vérité sur mon existence », philosophe-t-il. Une vérité à 10 000 volts, qui ne serait pas la vérité triste de la vie comme elle va. En 2003, il décroche. « J'ai commencé à aimer ça. J'étais complètement shooté à l'adrénaline. Je me battais presque toutes les nuits ».

 
 
 L’ivresse de la force et de la technique est sans doute ce qui attire et effraie le plus dans le free fight. « J’aime les expériences qui me dépassent, qui me donnent de l’adrénaline », confie Luigi, 33 ans, étudiant en master d’ethnologie à Paris, croisé un soir à la Free Fight Academy. Pour illustrer son propos, Luigi cite en exemple les combats de coq, « un moment de culture populaire intense » ou les corridas décrites par Ernest Hemingway dans son roman Le soleil se lève aussi. Deux semaines plus tard, nous retrouvons Luigi à la Free Fight Academy, mais sur le banc cette fois, derrière la vitre embuée. « Je me suis blessé à la cheville avant-hier à l’entraînement », explique-t-il l’air dépité. « J’étais sous mon adversaire qui me faisait une clé de jambes, j’ai fait signe que j’abandonnais le combat en le tapotant deux fois, comme le veut la règle ». Mais son adversaire n’a pas reçu le message. Luigi ne lui en veux pas, pourtant. « Plus tard il m’a dit qu’il était tellement dans son truc. Et je le crois ».

* Cet article paraîtra courant mars dans un magazine en partenariat avec le Centre de formation des journalistes (CFJ) et l'Ecole nationale des arts décoratifs (Ensad). 

 
** Le 28 janvier dernier, la FFFCDA (Fédération Française de Full Contact et Disciplines Associées) a récupéré la commission nationale de MMA en tant que discipline associée, présidée par Bertrand Amoussou. A partir du mois de septembre 2008, il sera possible aux professeurs d’enseigner légalement le MMA avec un certificat en poche, délivré lors d’un stage de formation.

 

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