Les Tsiganes et le relogement : un difficile parcours d’intégration
Les « gens du voyage » est un surnom trompeur. En Alsace du Nord comme ailleurs en France, nombre de Tsiganes cherchent à troquer leurs caravanes pour un vrai toit. Mais entre terrains inconstructibles, habitat adapté et conflits de familles, le casse-tête tsigane reste entier pour les pouvoirs publics.
Madeleine chasse de la main les cendres qui s’échappent du poêle. Il vente fort cet après-midi à Kaltenhouse, une commune du Bas-Rhin de 2000 habitants aux abords de laquelle Madeleine vit depuis trente-trois ans, au sein d’une communauté manouche de près de 80 personnes, dont une trentaine d’enfants. Si l’électricité de la commune a été raccordée tant bien que mal il y a une dizaine d’années, le terrain n’offre en revanche ni sanitaires, ni eau courante. Tout en servant le café, Madeleine surveille de loin un jerricane qui se remplit goutte à goutte à l’un des deux seuls points d’eau, pompés en permanence. « J’ai construit cette maison avec mes fils il y a deux ans », dit-elle. « Même s’ils font venir des bulldozers, je ne partirai pas d’ici ».
En entendant ces mots, Marie Amalfitano préfère se taire. A la tête de son association Lupovino ("Lutte pour une vie normale" en abrégé), cette médiatrice se spécialise dans le suivi social et scolaire des gens du voyage sédentarisés. Elle sait qu’une solution à long terme réside ailleurs que sur ce terrain insalubre, éloigné de la commune et inconstructible en raison de sa proximité immédiate avec l’aérodrome de Haguenau. Un projet d’extension de lotissements résidentiels non loin de là expliquerait aussi l’empressement de la mairie à trancher la question. « Ce terrain doit être éradiqué, mais de manière intelligente », insiste Mme Amalfitano. Dans les années 1990, une centaine de Manouches de Kaltenhouse ont été relogés dans une vingtaine de pavillons autoconstruits au Rosenfeld, un autre terrain de la réserve foncière communale, assaini et raccordé à l'eau et à l'électricité du village pour l'occasion. Charles Clody, le maire, aimerait bien convaincre les Tsiganes du terrain d'aviation de rejoindre ceux du Rosenfeld. Seulement voilà : suite à une rixe qui aurait mal tourné il y a deux générations de cela, certaines familles du Rosenfeld et de l’aérodrome se sont « jurés les morts », c’est-à-dire qu’elles ont fait le choix de s’éviter à jamais. L’antique rancune perdure dans les cœurs de part et d’autre, surtout auprès des anciens comme Madeleine. « La grande erreur des programmes de relogement des nomades, c’est de chercher à les regrouper », poursuit Marie Amalfitano.
« Ma Dalton et ses fils »
De l’erreur du regroupement des nomades en voie de sédentarisation, la commune de Mertzwiller, à une quinzaine de kilomètres de Kaltenhouse, en a déjà fait les frais. Et les premières victimes en sont les Tsiganes eux-mêmes. En 2000, le conseil municipal a convaincu six familles manouches qui vivaient en caravane sur un terrain proche du centre-ville d’être relogées « en dur », dans des pavillons individuels excentrés du village. Un projet d’un montant de 360 000 euros, financé par l’aide à la pierre de l’Etat, les conseils régional et général, le bailleur social, sans compter d’importants travaux de viabilisation du site (raccordements électriques, eau courante et assainissement) menés par la commune. Le relogement de ces familles nomades devait être une action décisive contre la délinquance dont Mertzwiller était régulièrement le théâtre. « M. Jung, le maire de l’époque, nous avait promis qu’en acceptant d’être relogés, nous serions éloignés du clan des Weiss, avec lequel nous avions déjà des problèmes de voisinage en caravane », confie Brigitte, 46 ans et mère de six enfants. Cependant le maire a rapidement installé les Weiss à 150 mètres des nouveaux pavillons. La commune n’avait pas trouvé une solution durable de relogement pour cette famille bien connue des services de police de la région. Jean-Luc Jung, maire jusqu’en 2001, confirme : « Il était hors de question de créer un autre foyer tsigane sur la commune, et d’ailleurs les financements étaient insuffisants. Nous avons prospecté dans des communes voisines pour accueillir des membres du clan Weiss afin de le dessouder, mais personne ne nous a soutenu ». Entre les deux clans, c’est désormais la guerre ouverte. Probablement piqués de jalousie à la vue du confort dont jouissent leurs voisins, les Weiss harcèlent ces derniers sans répit. Brigitte et les siens ne se privent pas de riposter par les armes. Isolée, la nouvelle municipalité dirigée par Roger Letzelter tente vainement de calmer le jeu, et la gendarmerie ne parvient pas à empêcher l’escalade des délits. Vols, vandalisme, coups de serpettes et échange de tirs de fusil poussent Brigitte à abandonner sa maison au bout de six ans. Pour des raisons diverses (hospitalisation, séjours en prison, expulsion pour loyers impayés), cinq familles sur les six initiales ont à présent déserté les lieux, et leurs foyers ont été saccagés peu après leur départ. « Dans l’urgence, ma sœur malade est même retournée vivre en caravane dans la forêt. Je crains pour sa santé », déclare Brigitte, la gorge nouée.
Les versions divergent sur les auteurs présumés du saccage. Quoiqu’il en soit, les maisons sont désormais inhabitables. Aucune subvention ne couvre les pertes du bailleur social, le propriétaire et le gestionnaire de ces logements, dont le coût de réhabilitation avoisinerait un demi million d’euros, selon le maire Roger Letzelter. 25 membres du clan Weiss vivent toujours dans des caravanes sur le site, rassemblés autour d’un mobile home « dans des conditions d’hygiène épouvantables », selon l’ancien maire Jean-Luc Jung, médecin de profession. « J’avais demandé depuis longue date le placement des enfants mineurs, mais le juge pour enfants a refusé. L’Etat n’a pas su prendre les décisions fermes qu’il fallait. Aujourd’hui, ces enfants laissés-pour-compte sont quasiment tous devenus des délinquants », conclut M. Jung.
Les choses sont peut-être en train de changer. Dans le cadre du déclenchement du plan hivernal dans le département, 14 personnes du clan Weiss ont accepté fin janvier d’être relogées temporairement dans des foyers d’urgence et d’être suivies par DDASS. « Les mères de famille ont été convaincues du danger qu’elles faisaient encourir à leurs enfants s’ils ne passaient pas l’hiver sous un vrai toit », se félicite Roger Letzelter. « C’est un premier pas dans la bonne direction. Mais le chemin d’un relogement durable pour ces familles est encore long », commente-t-il. Des demandes de relogement sont en cours depuis des années. En attendant, la mairie songe à confier la rénovation d’un ou deux pavillons à une association, voire à tolérer l’autoconstruction sur le site, afin que cette situation d’insalubrité cesse au plus vite.
Des solutions rapides, pas chères et définitives n’existent pas
Au-delà des antagonismes entre familles tsiganes, la question de l’habitat adapté à cette communauté de culture nomade est posée. Les Tsiganes s’accommodent généralement assez mal de l’abandon du chauffage au bois et d’un espace de vie restreint, enserré dans des murs en béton. Leur réticence à l’habitat moderne est d’autant plus forte que certains d’entre eux s’estiment parfois lésés par les offres de relogement bon marché des communes. « Notre maison à Mertzwiller avait été construite sur une source, le drainage du sol avait été bâclé », dénonce Brigitte. Des traces de moisissures étaient rapidement apparues sur les murs. Aujourd’hui, l'ancienne locataire est persuadée que son statut de femme tsigane faisait d’elle une locataire de seconde zone. Elle va jusqu’à interpréter ses mauvaises conditions d’habitation, cumulées avec ses problèmes de voisinage, comme l’expression d’une volonté secrète du maire de Mertzwiller de conforter la mauvaise réputation des Tsiganes et de les inciter à quitter sa commune. Une thèse du complot que ne partage pas Christian Kieffer, directeur du patrimoine du groupe immobilier Domial, dont une filiale a construit et géré les pavillons de Mertzwiller. « Je n’ose pas imaginer que l’Etat, qui s’est investi dans ce projet à hauteur de 90 000 euros, et tous les autres financeurs ont délibérément négligé la construction ». Se défendant des éventuelles malfaçons, M. Kieffer évoque à la décharge de Domial « le mode de vie particulier » des familles relogées, notamment l’aération insuffisante des pièces de maison.
Il n’empêche que des défauts de construction existent dans les solutions d’habitat dédiées aux Tsiganes. En raison de leur caractère très social et largement dépendant des fonds publics, les constructions sont rarement de première qualité. Bertrand Routhier, responsable de l’association bas-rhinoise AVA Habitat et Nomadisme, réalise actuellement une étude en vue de la rénovation des logements autoconstruits du Rosenfeld, à Kaltenhouse. Une remise aux normes qui va se chiffrer selon lui à « plusieurs centaines de milliers d’euros », et dont l’ampleur aurait pu être limitée si la construction initiale avait été mieux encadrée. « La plupart des logements ont
été bâtis avec du matériel de récupération, qui vieillit évidemment mal », explique M. Routhier. Il a aussi constaté dans une maison « une poutre d'une portée de huit mètres de plafond, qui menace de s'effondrer ». Dans ses activités de construction, AVA Habitat et Nomadisme préconise une approche différente de l’habitat adapté pour les populations nomades, notamment des maisons à ossature bois (photo ci-contre d'un chantier d'AVA au Rosenfeld de Kaltenhouse). Ce type de relogement répond aux attentes esthétiques des Tsiganes, très attachés à l’habitat alsacien traditionnel, et ce pour un coût minimum (50 000 euros). « Pour remplir un critère HQE (haute qualité environnementale), nous n’avions pas installé de gouttière sur une maison. Son propriétaire, issu du milieu nomade, était révolté : il voulait absolument une gouttière pour faire comme ses voisins gadjés (non tsiganes) ! » rapporte Bertrand Routhier avec amusement.
Crainte et attirance envers le relogement
S’il connaît parfois des ratés, le cap du logement est une étape essentielle sur le long chemin de l’intégration des gens du voyage sédentarisés. Une résidence stable dans des conditions de vie décentes permet une meilleure scolarisation des enfants et ouvre l’accès à l’emploi, lequel devient indispensable face au loyer et aux charges à régler. « Maintenir les Tsiganes dans des formes d’habitat précaire reviendrait à renforcer leur sentiment de rejet par la société », estime Claude Fleutiaux, sous-préfet de l’arrondissement de Haguenau. Partisan de l’autonomisation progressive des familles, afin d’obliger leurs membres à se prendre en charge individuellement et à rompre avec l’atavisme du clan familial protecteur, M. Fleutiaux évoque la complexité des négociations avec « des gens très craintifs, car persécutés pendant des siècles ». Pas facile dans ces conditions pour le conseil municipal de Kaltenhouse de convaincre les Tsiganes du terrain d’aviation de quitter les lieux pour le Rosenfeld, ou le cas échéant, un autre terrain moins insalubre qui reste à déterminer. Charles Clody, le maire de Kaltenhouse, ne compte plus le nombre de concertations qu’il a faites depuis près de vingt ans avec les sous-préfets successifs et les Manouches, dont il déplore « l’ extrême versatilité ».
Les collectivités et les communes ont encore des soucis à se faire. Car aussi bonnes que soient les solutions de relogement, la décohabitation des enfants devenus adultes est fréquente. Les jeunes mariés n’hésitent pas à s’installer en caravane, parfois juste à côté du foyer parental. Il est difficile de suivre l’évolution des besoins sans déroger au droit commun. A Kaltenhouse, on attend beaucoup du nouveau contrat urbain de cohésion sociale (CUCS) qui rattache enfin la commune au contrat de ville de Haguenau. Et si Brigitte à la nostalgie du « feu et de la musique » qui ont rythmé sa jeunesse en caravane, ses enfants ne conçoivent pas leur avenir ailleurs que sous un vrai toit. Sans perdre pour autant leur fierté de se sentir « Gitan ».