Mercredi 14 février 2007

URBANISME. Artistes et promoteurs immobiliers : la guerre froide

 
Un terrain vague, résidu de la vaste friche industrielle de la rive gauche de la Seine (13ème arrondissement), est l’enjeu depuis cinq ans d’un bras de fer entre artistes et promoteurs de bureaux.



Faisant écho à la rue Goscinny toute proche, en bord de Seine dans le 13ème  arrondissement, le bâtiment massif des anciens entrepôts frigorifiques de la SNCF a des airs de village d’Astérix. « Les Frigos » (photo) investis par une poignée d’irréductibles artistes et autres créateurs à partir des années 1980, abritent aujourd’hui près de 90 ateliers. Tarifs de location préférentiels mis à part, des artistes y mènent une production artistique indépendante, loin des politiques culturelles de la Ville de Paris pour laquelle ils n’entendent pas servir de vitrine. En quelques années, ce lieu de création artistique de renommée internationale s’est retrouvé cerné par des tours de verre sans âme de grandes sociétés tertiaires. Aujourd’hui, un dernier no man’s land subsiste entre les Frigos et les bureaux, faisant l’objet de toutes les convoitises.
 

La concertation citoyenne au sujet de l’avenir de « l’îlot M1D », le terrain vague mitoyen des Frigos, est menée par la SEMAPA*, la société d’économie mixte chargée de concevoir et de planifier les projets urbains de la zone d’aménagement concertée (ZAC) de Paris Rive Gauche. La SEMAPA prévoit d’installer un nouveau pôle tertiaire sur le site, suscitant colère et appréhension chez les artistes riverains. Regroupés autour d’APLD 91, une association qui se veut partie prenante pour le devenir et l’environnement des Frigos, certains artistes sont de tous les combats contre la fièvre d’urbanisme qui frappe le quartier depuis dix ans. Le terrain voisin des Frigos n’est que leur dernière bataille en date. 


Le risque du « contrôle institutionnel »
 
 
« La mixité des activités, c’est intéressant dans la ville. Aussi avons-nous souhaité un projet alternatif sur le terrain voisin, pour atténuer la tertiarisation effrénée du quartier », explique Claire d’Albis, artiste peintre et secrétaire de l’association APLD 91. Deux friches culturelles voisines des Frigos, Mitjavile et Maison Rouge, ont disparu en 1997. Les Frigos réclamaient depuis la restitution de la surface des ateliers détruits. En 2005, l’association obtient une promesse de la Ville de Paris de consacrer 4000 m2 de la future construction aux artistes. Un premier projet de bureaux, dit plan Berger, échoue la même année. Proposés en juillet dernier par la SEMAPA, les nouveaux plans de l’architecte Francis Soler respectent la superficie prévue pour les futurs lieux de création. Ces derniers représentent cependant moins d’un tiers de la surface totale du projet, qui maintient l’accent sur les bureaux et les commerces. Si Claire d’Albis reconnaît que la nouvelle maquette est moins oppressante et qu’elle préserve la visibilité et la luminosité des Frigos, l’artiste peintre regrette que la gestion des futurs ateliers n’échappe pas au « contrôle institutionnel », et que le futur bâtiment réserve encore trop d’espace à des bureaux. « On nous explique que pour des raisons financières, l’îlot M1D doit être rentabilisé par des bureaux. Mais le site ne peut-être rendu responsable du déficit financier de la zone », dénonce l’association sur son site Internet. 
 

Michel Dresch, directeur général de la SEMAPA, voit les choses autrement. Les bureaux seraient la contrepartie nécessaire de rentabilité pour les futurs ateliers de création. « Si nous abandonnions les bureaux, le projet serait déficitaire de 20 millions d’euros », déclare-t-il. Le cahier des charges du site implique des loyers modérés pour les futurs ateliers (à hauteur de 100 euros par an le m2, contre 450 euros en moyenne pour des bureaux, hors charges foncières).

 

Le manque à gagner est donc bien réel pour la SEMAPA. Mais selon Claire d’Albis, une livraison en béton brut suffirait pour les artistes, qui aménageraient eux-mêmes leur espace de travail, limitant ainsi les frais de construction. Le permis de construire va être prochainement déposé. M. Dresch se prépare d’ores et déjà à un recours en justice de la part des Frigos. Dans ce cas, il reviendra au juge administratif de dire le fin mot de l’histoire. Contrairement aux albums d’Astérix, cette dernière pourrait bien ne pas se terminer par un banquet convivial.

 

* SEMAPA : Société d’économie mixte d’aménagement de Paris, constituée en 1985. Son conseil d’administration réunit La Ville de Paris (actionnaire majoritaire avec 57% du capital), la SNCF (20%), la RIVP (10%), l’Etat (5%), la Région Ile-de-France (5%) et divers partenaires privés (3%). 

 
 

 
Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 3 février 2007
La parole est à la Défense
 

Exit le mythe de la grande muette, place à celui de la grande bavarde. Parler beaucoup, dire peu : tel pourrait être le mot d’ordre de la Délégation à l’information et à la communication de la Défense (DICOD), qui siège à l'Ecole Militaire de Paris (photo ci-contre).

 

Ambiance « Big Brother » au Bureau recueil et veille des médias, constellé d’écrans de télévision, d’ordinateurs et de matériel d’enregistrement numérique dernier cri. Les médias de la presse écrite et de l’audiovisuel y sont passées au crible, ainsi que 200 sites internet, dont celui de l’association écologiste Greenpeace. « Tout ce qui est dit ou montré en rapport avec la Défense nous intéresse », déclare un responsable. Chaque jour, des milliers de données sont soigneusement enregistrées, compilées, stockées. Le bureau observe comment les informations divulguées par le ministère sont traitées dans les médias français et étrangers. Il prescrit des recommandations aux officiels, afin d’éviter à ces derniers de se contredire avec leurs déclarations antérieures. Le bureau tente également de discerner à l’avance des sujets sur lesquels la Défense doit communiquer : une manière habile de devancer les critiques.

 

A la DICOD, on se souvient du cyclone médiatique déclenché par l’affaire Mahé, du nom de cet homme abattu par erreur par des soldats français en Côte d’Ivoire en mai 2005. « Notre standard téléphonique explosait littéralement », se souvient un responsable du centre de presse de la DICOD. Il y a tout juste un an, les errements de la coque du porte-avion Clemenceau ont aussi donné des sueurs froides aux communicants de la Défense. D’abord bloquée par les autorités égyptiennes du Canal de Suez, la coque a ensuite été refusée par la justice indienne, alors qu’elle devait être démontée dans un port du pays. Face à une pression internationale grandissante, l’ancien fleuron de la marine tricolore s’en est retourné en France, couvert d’amiante et de ridicule. « Voilà un exemple où la communication de la Défense a desservi ses propres intérêts », commente le même responsable. En effet, le ministère s’était vanté de la première phase de désamiantage qu’il avait fait subir à l’ex-porte-avions à Toulon en 2005, avant de se fâcher avec les chiffres concernant la quantité restante de polluants. « Tous les navires militaires et civils construits à l’époque du Clemenceau contenaient de l’amiante », relativise-t-on à la DICOD aujourd’hui. Et le responsable du centre de presse de faire remarquer que le porte-avion Foch, qui bat pavillon brésilien sous le nom du Sao Paulo depuis bientôt sept ans, est tout aussi toxique que le Clemenceau dont il est le jumeau. Sauf que personne ne s’en soucie.

 
Dire la vérité, mais pas toute la vérité
 

La DICOD développe aussi la « communication opérationnelle » en instruisant le média-training à des militaires envoyés sur les différents théâtres d’opérations extérieures des armées françaises. Ce sont ces soldats ressources, experts en sourires et en mots justes, qui ont le plus souvent affaire aux médias : de la transparence, oui, mais une transparence « maîtrisée ». Un lieutenant-colonel ne voit pas d’un mauvais œil l’incorporation des journalistes dans l’armée, à la manière des reporters intégrés (« embedded ») aux unités combattantes américaines lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Mais l’officier plaide en faveur d’une incorporation limitée dans le temps, car « au-delà de trois ou quatre jours, il y a des risques de dérapage ». Explication à mots couverts : « Nous voulons que les journalistes perçoivent le quotidien de nos hommes sur le terrain, mais nous ne souhaitons pas qu’ils se retrouvent dans une situation incontrôlable ». La prédilection journalistique pour la zone grise du « hors norme » est bien connu de la DICOD. Toutefois, les divers penchants politiques des rédactions n’entreraient pas en jeu dans le choix des journalistes accompagnés, bien qu’une petite enquête soit diligentée sur le passé de chaque civil accrédité, comme pour tout engagé volontaire. En guise de bonne foi, le lieutenant-colonel fait remarquer que l’incorporation de Thomas Hoffnung de Libération a très bien fonctionné, et que c’est un grand reporter du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, qui a incriminé l’armée française dans le génocide rwandais de 1994.


La Défense se fixe deux limites majeures dans sa communication opérationnelle. La première est d’ordre moral. Elle consiste à ne pas annoncer de pertes humaines à la presse tant que les familles concernées n’ont pas été prévenues. « Il y a quelque temps, j’ai dû batailler trois heures durant avec une journaliste pour lui faire comprendre qu’elle ne pouvait pas révéler dans l’immédiat qu’un de nos hommes avait été tué en Côte d’Ivoire », rapporte le lieutenant-colonel. Il fallait éviter que 4000 familles en métropole soient affolées par une nouvelle qui aurait pu frapper l’un des leurs. La seconde limite est d’ordre stratégique. La réussite des missions extérieures dépend en partie de leur secret, le fameux « secret Défense ». « Nous voulons dire la vérité, mais nous ne pouvons pas dire toute la vérité », résume le lieutenant-colonel, avec un sourire de connivence.
 
Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Dimanche 28 janvier 2007
Le regard des autres
 

Ils s’agglutinent autour d’une longue tablée devant leurs pintes de bières. Les verres s’entrechoquent, les éclats de rire aussi. Sous une chaise, une canne blanche pliée et rangée. Au pied de son maître, un chien guide d’aveugle se fait presque oublier, le temps d’une soirée.

 

Aveugle : le mot tombe comme un couperet. Derrière ce terme se rassemblent 30% de non-voyants et 70% de malvoyants. « La proportion des non-voyants est en baisse. Il s’agit de cas révélés dès la naissance ou de personnes victimes d’accidents », explique Aude, 24 ans. Par contre, la malvoyance provient de maladies génétiques qui entraînent des degrés inégaux de troubles visuels. Aude souffre de malvoyance, Saïda et Thierry aussi. Si ce n’est dans l’expression d’un regard un peu lointain, leur maladie n’est pas apparente. « Souvent, les gens sont incrédules quand nous leur expliquons que nous sommes malvoyants. Certains refusent même de nous aider dans la rue. On m’a déjà insulté ou traité de menteuse ! », s’indigne Saïda, 20 ans. Même chose à l’école régulière, que Saïda a suivie jusqu’au collège. « On me faisait sans cesse aller au tableau, certains profs pensaient que je jouais la comédie, malgré mes certificats médicaux. C’était humiliant ». Les malvoyants hésitent quant à la bonne attitude à adopter face à leur handicap. Reconnaître leurs difficultés est une chose, mais susciter la pitié leur est intolérable. « Quand une vieille dame me cède sa place dans le bus, j’ai honte », confie Thierry, un albinos de 22 ans. Avec son style de rappeur brossé au millimètre, de la chaîne en or à la casquette portée en travers de la tête, le jeune homme d’origine guadeloupéenne a toujours pris le parti de l’intégration maximale. « J’ai toujours eu des petites copines normales », se vante-t-il, « la seule fois où je suis sorti avec une malvoyante, c’était une vraie bombe ! ». Thierry se met à raconter avec hilarité comment il se protège derrière son handicap pour aborder les filles et les effleurer « par inadvertance ». Pour Julien, atteint d’une maladie de malvoyance évolutive depuis l’âge de six ans, les relations avec les filles sont plus difficiles. « Je n’ai jamais osé m’intéresser à des filles normales », reconnaît ce garçon timide et enveloppé. La crainte d’une réaction négative est trop grande.

 
« On n’accepte jamais son handicap, on s’y adapte »
 

Les sentiments de pitié ou d’incompréhension dressent généralement une barrière à l’amitié avec des voyants. Et la communautarisation des malvoyants dans des écoles et des formations spécialisées fait le reste. Aude, Saïda, Thierry et les autres sont étudiants au Centre de rééducation professionnelle Paul et Liliane Guinot à Paris. L’établissement propose trois apprentissages adaptés aux jeunes aveugles : la kinésithérapie, le développement en informatique et les métiers du téléphone et de l’accueil. Après une scolarité suivie à l’Institut national des jeunes aveugles (INJA), Favila est en deuxième année de kiné. La jeune femme est la dernière d’une famille de quatre enfants non-voyants. Son statut de cadette est « une chance » selon elle, comme ses parents ont acquis l’expérience du handicap de ses frères et sœurs aînés pour adopter la bonne attitude dans son éducation. « Etre couvée comme l’a été ma sœur aînée, ça fait des gros dégâts », affirme Favila. « On n’accepte jamais son handicap, mais il faut savoir s’adapter pour se débrouiller seule dans la vie, autant que possible », poursuit-elle. Bénéficiaire de l’allocation adulte handicapée (AAH) et d’une allocation compensatrice pour l’acquisition du matériel adapté aux aveugles (comme JAWS, un logiciel informatique de lecture vocale de l’écran), Favila perçoit aussi une rémunération de son école de kiné. Autant de revenus qui lui assurent, à 23 ans, une autonomie financière « correcte, mais loin d’être enviable ». Car la vue n’a évidemment pas de prix. Et la discrimination à l’emploi, même combattue à grands renforts de publicité par les pouvoirs publics, reste une réalité. La commission technique d’orientation et de reclassement professionnel (COTOREP) établit trois catégories de handicap : léger ou temporaire, modéré, grave et définitif. Les aveugles et les malvoyants font partie de cette troisième catégorie, qui regroupait 16% des 200 000 personnes handicapés inscrites à l’ANPE l’an dernier. C’est aussi le noyau dur des chômeurs handicapés qui peinent le plus à trouver un travail (un tiers d’entre eux sont des chômeurs de longue durée). Après son bac, Saïda se destinait à travailler dans le commerce. Mais au bout d’un an et demi de recherche d’emploi, elle a préféré se réorienter vers les métiers du standard et de l’accueil, un domaine de prédilection des malvoyants, enseigné au Centre Guinot. Depuis qu’elle baigne dans le microcosme particulier des étudiants du Centre, tous présentant une déficience visuelle plus ou moins importante, sa vie est plus facile. « Je n’ai plus à me justifier constamment de mon handicap, je suis entourée de personnes qui me comprennent car ils éprouvent la même chose que moi ». Volcy, aveugle de naissance, déplore au contraire cette relative isolation. « Le manque d’attention de la société nous encourage à rester entre nous, les bigleux », ironise-t-il. Volcy, comme Saïda, a choisi de ne pas attendre le placement automatique en stage organisé par le Centre Guinot. Démarcher par eux-mêmes les entreprises leur paraissait « normal ».

 

L’heure du dernier métro approche. Toupie, la chienne de Volcy, est heureuse de reprendre du service. Aude saisit sa canne blanche. « Je n’aime pas la canne, ça fait trop cliché. Mais je ne supporte pas les chiens non plus ! », s’amuse-t-elle. Dans la rue, Toupie trotte à un rythme soutenu et entraîne Volcy, dont Favila prend le bras comme si elle sautait dans un train en marche. Sur le trottoir, un jeune homme venant en face s’écarte prestement en poussant un petit cri. Choqué ? Le quidam s’explique : « J’ai peur des chiens, c’est tout ». Plus de peur que de mal.

 
Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 19 janvier 2007

Les Tsiganes et le relogement : un difficile parcours d’intégration

 
Les « gens du voyage » est un surnom trompeur. En Alsace du Nord comme ailleurs en France, nombre de Tsiganes cherchent à troquer leurs caravanes pour un vrai toit. Mais entre terrains inconstructibles, habitat adapté et conflits de familles, le casse-tête tsigane reste entier pour les pouvoirs publics.

 

Madeleine chasse de la main les cendres qui s’échappent du poêle. Il vente fort cet après-midi à Kaltenhouse, une commune du Bas-Rhin de 2000 habitants aux abords de laquelle Madeleine vit depuis trente-trois ans, au sein d’une communauté manouche de près de 80 personnes, dont une trentaine d’enfants. Si l’électricité de la commune a été raccordée tant bien que mal il y a une dizaine d’années, le terrain n’offre en revanche ni sanitaires, ni eau courante. Tout en servant le café, Madeleine surveille de loin un jerricane qui se remplit goutte à goutte à l’un des deux seuls points d’eau, pompés en permanence. « J’ai construit cette maison avec mes fils il y a deux ans », dit-elle. « Même s’ils font venir des bulldozers, je ne partirai pas d’ici ».


En entendant ces mots, Marie Amalfitano préfère se taire.
A la tête de son association Lupovino ("Lutte pour une vie normale" en abrégé), cette médiatrice se spécialise dans le suivi social et scolaire des gens du voyage sédentarisés. Elle sait qu’une solution à long terme réside ailleurs que sur ce terrain insalubre, éloigné de la commune et inconstructible en raison de sa proximité immédiate avec l’aérodrome de Haguenau. Un projet d’extension de lotissements résidentiels non loin de là expliquerait aussi l’empressement de la mairie à trancher la question. « Ce terrain doit être éradiqué, mais de manière intelligente », insiste Mme Amalfitano. Dans les années 1990, une centaine de Manouches de Kaltenhouse ont été relogés dans une vingtaine de pavillons autoconstruits au Rosenfeld, un autre terrain de la réserve foncière communale, assaini et raccordé à l'eau et à l'électricité du village pour l'occasion. Charles Clody, le maire, aimerait bien convaincre les Tsiganes du terrain d'aviation de rejoindre ceux du Rosenfeld. Seulement voilà : suite à une rixe qui aurait mal tourné il y a deux générations de cela, certaines familles du Rosenfeld et de l’aérodrome se sont « jurés les morts », c’est-à-dire qu’elles ont fait le choix de s’éviter à jamais. L’antique rancune perdure dans les cœurs de part et d’autre, surtout auprès des anciens comme Madeleine. « La grande erreur des programmes de relogement des nomades, c’est de chercher à les regrouper », poursuit Marie Amalfitano. 

 
« Ma Dalton et ses fils »
 

De l’erreur du regroupement des nomades en voie de sédentarisation, la commune de Mertzwiller, à une quinzaine de kilomètres de Kaltenhouse, en a déjà fait les frais. Et les premières victimes en sont les Tsiganes eux-mêmes. En 2000, le conseil municipal a convaincu six familles manouches qui vivaient en caravane sur un terrain proche du centre-ville d’être relogées « en dur », dans des pavillons individuels excentrés du village. Un projet d’un montant de 360 000 euros, financé par l’aide à la pierre de l’Etat, les conseils régional et général, le bailleur social, sans compter d’importants travaux de viabilisation du site (raccordements électriques, eau courante et assainissement) menés par la commune. Le relogement de ces familles nomades devait être une action décisive contre la délinquance dont Mertzwiller était régulièrement le théâtre. « M. Jung, le maire de l’époque, nous avait promis qu’en acceptant d’être relogés, nous serions éloignés du clan des Weiss, avec lequel nous avions déjà des problèmes de voisinage en caravane », confie Brigitte, 46 ans et mère de six enfants. Cependant le maire a rapidement installé les Weiss à 150 mètres des nouveaux pavillons. La commune n’avait pas trouvé une solution durable de relogement pour cette famille bien connue des services de police de la région. Jean-Luc Jung, maire jusqu’en 2001, confirme : « Il était hors de question de créer un autre foyer tsigane sur la commune, et d’ailleurs les financements étaient insuffisants. Nous avons prospecté dans des communes voisines pour accueillir des membres du clan Weiss afin de le dessouder, mais personne ne nous a soutenu ». Entre les deux clans, c’est désormais la guerre ouverte. Probablement piqués de jalousie à la vue du confort dont jouissent leurs voisins, les Weiss harcèlent ces derniers sans répit. Brigitte et les siens ne se privent pas de riposter par les armes. Isolée, la nouvelle municipalité dirigée par Roger Letzelter tente vainement de calmer le jeu, et la gendarmerie ne parvient pas à empêcher l’escalade des délits. Vols, vandalisme, coups de serpettes et échange de tirs de fusil poussent Brigitte à abandonner sa maison au bout de six ans. Pour des raisons diverses (hospitalisation, séjours en prison, expulsion pour loyers impayés), cinq familles sur les six initiales ont à présent déserté les lieux, et leurs foyers ont été saccagés peu après leur départ. « Dans l’urgence, ma sœur malade est même retournée vivre en caravane dans la forêt. Je crains pour sa santé », déclare Brigitte, la gorge nouée.


Les versions divergent sur les auteurs présumés du saccage. Quoiqu’il en soit, les maisons sont désormais inhabitables. Aucune subvention ne couvre les pertes du bailleur social, le propriétaire et le gestionnaire de ces logements, dont le coût de réhabilitation avoisinerait un demi million d’euros, selon le maire Roger Letzelter. 25 membres du clan Weiss vivent toujours dans des caravanes sur le site, rassemblés autour d’un mobile home « dans des conditions d’hygiène épouvantables », selon l’ancien maire Jean-Luc Jung, médecin de profession. « J’avais demandé depuis longue date le placement des enfants mineurs, mais le juge pour enfants a refusé. L’Etat n’a pas su prendre les décisions fermes qu’il fallait. Aujourd’hui, ces enfants laissés-pour-compte sont quasiment tous devenus des délinquants », conclut M. Jung.


Les choses sont peut-être en train de changer. Dans le cadre du déclenchement du plan hivernal dans le département, 14 personnes du clan Weiss ont accepté fin janvier d’être relogées temporairement dans des foyers d’urgence et d’être suivies par DDASS. « Les mères de famille ont été convaincues du danger qu’elles faisaient encourir à leurs enfants s’ils ne passaient pas l’hiver sous un vrai toit », se félicite Roger Letzelter. « C’est un premier pas dans la bonne direction. Mais le chemin d’un relogement durable pour ces familles est encore long », commente-t-il. Des demandes de relogement sont en cours depuis des années. En attendant, la mairie songe à confier la rénovation d’un ou deux pavillons à une association, voire à tolérer l’autoconstruction sur le site, afin que cette situation d’insalubrité cesse au plus vite.

 

Des solutions rapides, pas chères et définitives n’existent pas
 

Au-delà des antagonismes entre familles tsiganes, la question de l’habitat adapté à cette communauté de culture nomade est posée. Les Tsiganes s’accommodent généralement assez mal de l’abandon du chauffage au bois et d’un espace de vie restreint, enserré dans des murs en béton. Leur réticence à l’habitat moderne est d’autant plus forte que certains d’entre eux s’estiment parfois lésés par les offres de relogement bon marché des communes. « Notre maison à Mertzwiller avait été construite sur une source, le drainage du sol avait été bâclé », dénonce Brigitte. Des traces de moisissures étaient rapidement apparues sur les murs. Aujourd’hui, l'ancienne locataire est persuadée que son statut de femme tsigane faisait d’elle une locataire de seconde zone. Elle va jusqu’à interpréter ses mauvaises conditions d’habitation, cumulées avec ses problèmes de voisinage, comme l’expression d’une volonté secrète du maire de Mertzwiller de conforter la mauvaise réputation des Tsiganes et de les inciter à quitter sa commune. Une thèse du complot que ne partage pas Christian Kieffer, directeur du patrimoine du groupe immobilier Domial, dont une filiale a construit et géré les pavillons de Mertzwiller. « Je n’ose pas imaginer que l’Etat, qui s’est investi dans ce projet à hauteur de 90 000 euros, et tous les autres financeurs ont délibérément négligé la construction ». Se défendant des éventuelles malfaçons, M. Kieffer évoque à la décharge de Domial « le mode de vie particulier » des familles relogées, notamment l’aération insuffisante des pièces de maison.


Il n’empêche que des défauts de construction existent dans les
solutions d’habitat dédiées aux Tsiganes. En raison de leur caractère très social et largement dépendant des fonds publics, les constructions sont rarement de première qualité. Bertrand Routhier, responsable de l’association bas-rhinoise AVA Habitat et Nomadisme, réalise actuellement une étude en vue de la rénovation des logements autoconstruits du Rosenfeld, à Kaltenhouse. Une remise aux normes qui va se chiffrer selon lui à « plusieurs centaines de milliers d’euros », et dont l’ampleur aurait pu être limitée si la construction initiale avait été mieux encadrée. « La plupart des logements ont été bâtis avec du matériel de récupération, qui vieillit évidemment mal », explique M. Routhier. Il a aussi constaté dans une maison « une poutre d'une portée de huit mètres de plafond, qui menace de s'effondrer ». Dans ses activités de construction, AVA Habitat et Nomadisme préconise une approche différente de l’habitat adapté pour les populations nomades, notamment des maisons à ossature bois (photo ci-contre d'un chantier d'AVA au Rosenfeld de Kaltenhouse). Ce type de relogement répond aux attentes esthétiques des Tsiganes, très attachés à l’habitat alsacien traditionnel, et ce pour un coût minimum (50 000 euros). « Pour remplir un critère HQE (haute qualité environnementale), nous n’avions pas installé de gouttière sur une maison. Son propriétaire, issu du milieu nomade, était révolté : il voulait absolument une gouttière pour faire comme ses voisins gadjés (non tsiganes) ! » rapporte Bertrand Routhier avec amusement.

 
Crainte et attirance envers le relogement
 

S’il connaît parfois des ratés, le cap du logement est une étape essentielle sur le long chemin de l’intégration des gens du voyage sédentarisés. Une résidence stable dans des conditions de vie décentes permet une meilleure scolarisation des enfants et ouvre l’accès à l’emploi, lequel devient indispensable face au loyer et aux charges à régler. « Maintenir les Tsiganes dans des formes d’habitat précaire reviendrait à renforcer leur sentiment de rejet par la société », estime Claude Fleutiaux, sous-préfet de l’arrondissement de Haguenau. Partisan de l’autonomisation progressive des familles, afin d’obliger leurs membres à se prendre en charge individuellement et à rompre avec l’atavisme du clan familial protecteur, M. Fleutiaux évoque la complexité des négociations avec « des gens très craintifs, car persécutés pendant des siècles ». Pas facile dans ces conditions pour le conseil municipal de Kaltenhouse de convaincre les Tsiganes du terrain d’aviation de quitter les lieux pour le Rosenfeld, ou le cas échéant, un autre terrain moins insalubre qui reste à déterminer. Charles Clody, le maire de Kaltenhouse, ne compte plus le nombre de concertations qu’il a faites depuis près de vingt ans avec les sous-préfets successifs et les Manouches, dont il déplore « l’ extrême versatilité ».


Les collectivités et les communes ont encore des soucis à se faire. Car aussi bonnes que soient les solutions de relogement, la décohabitation des enfants devenus adultes est fréquente. Les jeunes mariés n’hésitent pas à s’installer en caravane, parfois juste à côté du foyer parental. Il est difficile de suivre l’évolution des besoins sans déroger au droit commun. A Kaltenhouse, on attend beaucoup du nouveau contrat urbain de cohésion sociale (CUCS) qui rattache enfin la commune au contrat de ville de Haguenau. Et si Brigitte à la nostalgie du « feu et de la musique » qui ont rythmé sa jeunesse en caravane, ses enfants ne conçoivent pas leur avenir ailleurs que sous un vrai toit. Sans perdre pour autant leur fierté de se sentir « Gitan ».

Par Etienne Balmer - Publié dans : Mon ADN aux DNA
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 16 janvier 2007

Un rêve américain à la sauce impériale


De prime abord, Diana Haig semble être une femme d’une superstition enfantine. Le sourire généreux, la frange et le pull trop large de cette new-yorkaise originaire de Caroline du Sud lui donnent des airs d’éternelle étudiante, joyeuse mais peu sûre d’elle, dont le costume de cérémonie universitaire ne serait jamais loin dans la penderie.
 

La fascination insolite de Diana pour Napoléon Bonaparte remonte au jeu de cartes avec lequel ses grands-parents jouaient au bridge quand elle était enfant. Sur l’une de ces cartes était représenté un mystérieux militaire qui cachait sa main droite dans l’intérieur de sa redingote, et dont le regard fier semblait vouloir dire à la petite fille : « Apprends davantage sur moi ».

 

Diana a répondu au défi lancé par le portrait. Elle s’est découvert une passion pour Paris, « une ville avec tant d’histoires, tant de présences ». La jeune femme se plaisait à flâner dans les mêmes lieux que Napoléon avait fréquentés deux siècles auparavant, sur les chemins qu’il avait dû emprunter. À défaut de pouvoir s’offrir les reliques du grand homme, Diana s’est mise à frissonner à la vue d’un bicorne élimé ou d’une porcelaine impériale, mais surtout, à collectionner des anecdotes sur le personnage, comme autant de perles à un chapelet.

 

Quand elle n'est pas à Paris, Diana travaille dans l'industrie du disque en tant qu’arrangeuse aux côtés d’Elliot Mazer, son mari, producteur reconnu de la scène folk US. Aussi la ferveur napoléonienne de Diana n’avait jamais dépassé les frontières du passe-temps, jusqu’au jour où la jeune femme est tombée gravement malade, en 2002. Une réaction allergique à un médicament lui a causé plusieurs ulcères à l’estomac et aux intestins. Diana s’est rappelée que Napoléon était mort de cette façon. « J’ai interprété cette coïncidence comme un signe », explique-t-elle avec le plus grand sérieux. Si elle s’en sortait, s’est-elle promise, elle écrirait le livre sur Napoléon qu’elle avait toujours rêvé de lire.

 

Comme dans les feuilletons télévisés américains, Diana a réussi son pari. Elle a vaincu sa maladie et son livre, Promenades à travers le Paris de Napoléon et de Joséphine (non traduit en français), qui a trouvé un éditeur américain, a fait le bonheur des librairies anglophones de la capitale chère à l’Empereur.

 

Diana ne prétend pas être une romancière pour autant. Mais son attachement aux personnages lui permet de recréer une atmosphère profondément humaine, proche du lecteur, et surtout proche d’elle-même. « Je n’écris pas tant que je ne sens pas le personnage. Je ne raconte pas des histoires ». Mieux : Diana les fait revivre. Elle s’est sentie proche de Napoléon, un militaire issu de la Province, sensible mais dévoré d’ambition, passé en quelques années d’un statut de moins que rien à celui de chef d’Etat. « Ce que j’ai réussi dans ma vie, je l’ai atteint par moi-même, comme Napoléon. C’était un grand travailleur, un perfectionniste ».

 

Plus de fausse modestie dans le discours de Diana. « Je suis timide, solitaire dans mes travaux, et je n’ose pas parler de mes projets de peur d’avoir la poisse, mais cela ne m’empêche pas d’être satisfaite quand je sais que j’ai donné le meilleur de moi-même », confie-t-elle. Le grand Corse n’aurait peut-être pas dit mieux de lui-même.


Visitez le site de Diana Haig

Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 10 décembre 2006


LE RWANDA ET SES FANTÔMES

Jeune journaliste reporter d’images (JRI), Jean-Christophe Klotz croyait dans la capacité des images à changer le monde. Puis il y a eu le choc du Rwanda en 1994. Plus de dix ans après le génocide des Tutsis par les Hutus, l'ancien JRI revient sur les lieux de ses tournages dans Kigali, des images contre un massacre, un documentaire glaçant et désillusionné sur le journalisme.


Photo : Antonin Sabot - http://antoninsabot.over-blog.com



Comment êtes-vous arrivé au Rwanda en 1994 ?



Jean-Christophe Klotz
 : L’agence Capa, pour laquelle je travaillais à l’époque, cherchait à sensibiliser le public français sur la situation au Rwanda. Il fallait trouver une histoire pour attirer l’œil.  Deux sauces prennent généralement quand il s'agit de traiter d'un pays lointain : les enfants et les expatriés français. Je suis donc parti faire un premier reportage sur les rapatriés occidentaux du Rwanda.


Kigali, des images contre un massacre
, est le récit d’un fiasco…

 
En enquêtant sur les rapatriés, j’appris que deux Français avait refusé d’être évacués pour protéger des gens sur place. Le père Blanchard hébergeait une centaine de civils tutsis, des enfants pour la plupart, dans le presbytère de la paroisse d’un village rwandais. Les miliciens hutus pouvaient débarquer d’un instant à l’autre et faire un carnage. Le regard des enfants que je filmais semblait vouloir dire : « Dépêchez-vous, sinon nous allons mourir ».  

 
Que s’est-il passé ensuite ?


Je suis rentré en France pour monter mon reportage, qui est rapidement passé à Envoyé Spécial. Nous étions à la fin du mois de mai 1994, le génocide tutsi durait depuis près de deux mois, mais on commençait à peine à mesurer l’énormité historique qui était en train de se passer sous nos yeux. Capa m’a renvoyé au Rwanda en juin. Lorsque j'ai enfin retrouvé le Père Blanchard, la paroisse  était sur le point d'être attaquée. J’ai été blessé dès le début de l’assaut et évacué. Du coup, les médias se sont intéressés à mon sort au lieu de se préoccuper de celui des réfugiés de la paroisse. Mes images du mois précédent ont été rediffusées. Mais c’était trop tard désormais : les enfants que j’avais filmés étaient morts, dans l’indifférence générale.
 

Comment avez-vous perçu votre métier après cette tragédie ?


J’ai mis deux ans à me retaper. D’abord physiquement avec ma blessure, puis mentalement. Je ne savais plus si j’avais envie de continuer à faire du journalisme. L’idée de réaliser un documentaire sur mon expérience au Rwanda remonte à 1998. Au-delà du drame de la paroisse, je voulais élaborer une réflexion critique sur les images. Quelques instants avant le début de l’assaut, j’avais décidé d’éteindre ma caméra. Par la suite, on m’a reproché de ne pas avoir filmé les événements. Mais d’autres reporters ont inondé les chaînes de télévision avec des images d’autres massacres, et cette méthode a été tout aussi inutile en fin de compte. Je pense que montrer l’inacceptable, c’est le rendre supportable, quelque part. Et si on perd le sens du témoignage, l’image raconte n’importe quoi. Au Rwanda, on a assisté à ces deux formes du journalisme spectacle. 

"Les journalistes sont devenus des communicants"
 

Que pensez-vous de la couverture médiatique de l’opération Turquoise ?
 

L’opération Turquoise a été montée par la France en juin 1994, dans les ultimes jours du génocide rwandais. L’intervention de l’armée française a été menée comme une vaste campagne de communication. Les journalistes sont devenus des communicants de l’armée française. D'ailleurs, la majorité d'entre eux n'avaient pas suivi le génocide depuis ses débuts. Leurs reportages ont montré nos soldats venant sauver les Rwandais des massacres. Le gouvernement français, qui soutenait ouvertement le régime hutu déliquescent, a surtout laissé filer les responsables du génocide et a fait retarder l’avancée du FPR sur Kigali [le Front Patriotique Rwandais, les rebelles tutsis dirigés par Paul Kagamé, qui a pris le pouvoir par la suite]. J'ai rencontré plus tard un journaliste de la télévision qui a couvert l’opération Turquoise. Il était conscient que les gens accueillant l’armée française à bras ouverts étaient des Hutus qui craignaient des représailles du FPR, après les abominations qu’ils avaient eux-mêmes commis à l’encontre des Tutsis. Le journaliste avait pourtant commenté son reportage dans ce sens, mais la force des images était telle que les téléspectateurs n’ont pas retenu le texte. L’immense majorité des Français a cru que les réfugiés hutus étaient les véritables victimes du génocide. Et après les horreurs des mois précédents que l’on avait visionnées sans sourciller, cette version des faits arrangeait tout le monde. Dans les manuels français d’histoire, on soutient encore de nos jours la thèse du « double génocide » rwandais.

 

Une nouvelle forme de révisionnisme du génocide rwandais gagnerait la France ces derniers temps, alimenté par les conclusions du juge Bruguière…

 

La théorie française politiquement correcte est de rejeter la principale responsabilité du génocide sur le nouveau président rwandais Paul Kagamé, l'ancien leader du FPR. Peut-être bien que Kagamé a commandité l’assassinat du président hutu Habyarimana, au début d’avril 1994. C’était un acte de guerre contingent qui ne peut à lui seul expliquer un génocide d’une telle ampleur, et encore moins en être seul responsable. La sortie en salles de mon documentaire a coïncidé avec l’actualité du rapport Bruguière. J’ai été assailli d’interviews par les médias français. Au début, j'ai cru que c'était une chance pour parler de mon film, mais on m’a posé des questions auxquelles je devais répondre en deux minutes... Les journalistes cherchaient sans doute un partisan « anti-français » et croyaient l'avoir trouvé en ma personne. Mais l’investigation politique n’est pas le propos de mon documentaire. Ma démarche a été d’aller à la rencontre de personnes qui, comme moi, avaient eu foi dans leur métier et dans des valeurs. Une foi qui s’est brisée avec ce qui s’est passé au Rwanda.

Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 23 novembre 2006

Journaliste au Canard enchaîné depuis 1990, Patrice Lestrohan aborde l’un des sujets de prédilection du « journal satirique paraissant le mercredi » : l’investigation. 

 

D’où proviennent les sources du Canard enchaîné ?

 

P. L : D’abord, chaque journaliste du Canard a son carnet d’adresses. C’est l’une des raisons pour laquelle le journal préfère des journalistes aguerris, qui ont déjà travaillé dans plusieurs journaux. Il arrive aussi que des journalistes extérieurs nous envoient des informations qu’ils ont du mal à faire passer dans leurs journaux. Beaucoup d’entre eux rêvent de faire une pige chez nous, alors qu’ils ont peu d’informations à révéler, voire rien du tout. Les lecteurs constituent une autre source, d’une qualité très diverse. Par exemple, il n’y a pas si longtemps, l’un d’eux prétendait détenir une vidéo du mariage de Ségolène Royal et de François Hollande, alors qu’il n’a jamais eu lieu !

 

Quelles sont les motivations de vos informateurs ?

 

Les tentatives de manipulation sont permanentes. Ce qui intéresse les gens qui nous contactent, c’est de publier une info. Il faut toujours s’enquérir de l’intérêt que l’informateur pourrait tirer de son action. Il y a des histoires de pure vengeance, comme une entreprise écartée par un appel d’offre. Il ne faut jamais marcher sans vérifier par soi-même, car la qualité de quelqu’un ne prouve pas qu’il sait quelque chose. Dans les cabinets ministériels et les institutions, il y a des rivalités et des frustrations internes, des gens qui veulent se faire mousser… « Le Canard, c’est la revanche des fonctionnaires sur les politiques », avait coutume de dire Daniel Toscan du Plantier.

 
Comme dans les enquêtes judiciaires, il y a parfois des bavures au Canard
 

C’est vrai. En 1997, André Rougeot, l’un de mes confrères au Canard, avait enquêté sur l’affaire Yann Piat, le député assassiné dans le Var trois ans plus tôt. Sa thèse du meurtre politique n’était pas assez étayée. Il a été écarté par la rédaction quelques mois après la sortie de son livre. Il faut démythifier l’investigation. En France, il n’y a pas d’enquête sur les gens qui se pointent avec une information retentissante. Avant de parler d’eux, il faut se renseigner sur leur personne, savoir d’où ils viennent. Le Canard m’a appris ça. Même dans notre journal, les preuves qu’on nous amène ne sont parfois pas très solides. La loi du scandale hebdomadaire est une dure loi. Révéler toutes les semaines quelque chose d’original présente un risque énorme, la course au scoop ne justifie pas tout. La satisfaction d’être repris par un bulletin de radio ne vaut pas les ennuis que l’on peut avoir en sortant une info bidon. L’investigation, c’est surtout un bon contact avec un flic de la brigade financière ou avec un juge.

 

Le copinage, l’ennemi juré du journaliste

 

Les scandales surviennent-ils par hasard ?

 

Un directeur de journaux à la retraite m’a confié l’autre jour que ses amis politiques ne l’appelaient plus. C’est normal, ils n’ont plus d’intérêt à le faire ! Les affaires sortent quand c’est dans l’intérêt de quelqu’un. Je connais bien un député socialiste, mais les seules informations qu’il m’ait jamais lâchées, c’était sur son rival du RPR, en période électorale. De même, au début des années Mitterrand, quand je travaillais à l'Evénement du jeudi, j’avais enquêté sur le scandale de l’APCI, une association dont des membres du conseil d’administration, qui comprenait de nombreux sénateurs de gauche comme de droite, avait copieusement détourné les fonds. Il y a eu un consensus politique pour enterrer l’affaire. Personne, ou presque, n’a jamais voulu m’en parler. Et du coup, mon enquête n’a convaincu personne.

 

Quel genre de pressions subissent les journalistes dans leur recherche d’information ?

 

Les relations amicales avec un informateur sont la pire des pressions du journaliste. Il y a quelques années, un producteur français de cinéma désirait me faire des révélations sur la façon dont Bernard-Henri Lévy présidait la Commission d’avance sur recettes. Il m’a dit : « Vous oubliez tout ce qui me concerne et je vous donne un autre truc ». Ce genre de marché, on l’accepte quand on sent qu’il y a vraiment de l’info derrière à donner. Ce que je savais sur ce producteur n’était pas si considérable par rapport à ce que promettait ses infos sur « BHL ». Un autre type m’a proposé de me donner des informations à condition que je parle de lui : là, je ne l’ai plus appelé pendant deux ans. Quand on copine avec des gens, on est pieds et poings liés. On peut se vendre très facilement. Ce qui est dur, c’est de ne pas se laisser acheter. C’est d’autant plus difficile pour les pigistes, qui forment une communauté de journalistes atomisés et facilement manipulables. L’esprit de groupe s’efface dans les rédactions modernes. Ça m’inquiète. Il faut se méfier des invitations, des déjeuners… Même si l’intention première n’est pas de vous acheter. Il ne faut pas se faire d’illusion sur les contacts que l’on se crée. Sauf exception, une personne qui cherche à copiner a soit quelque chose à donner, soit des choses à cacher.
Une autre forme de pression qui pèse sur la presse, c’est la menace de retirer la publicité dans le journal. Mais le Canard enchaîné est à l’abri de ce côté-là. Toutes les actions du journal sont possédées par le personnel, et elles sont incessibles.

 

Quels sont les rapports du Canard avec la justice ?

 

Le Canard se voit régulièrement intenté des procès. L’affaire Calvet est l’un des plus célèbres. En 1989, le Canard avait publié la feuille d’impôt de Jacques Calvet, le PDG de Peugeot à l’époque. Le journal avait été condamné pour recel de documents. Le marathon judiciaire est allé jusqu’à la Cour de justice européenne, qui a finalement absous le Canard en invoquant le droit d’informer. La droite a passé depuis un amendement qui interdit de faire état du montant des impôts de quelqu’un, au nom du respect de la vie privée. Mais le Canard veille à ne pas empiéter sur la vie privée des gens. Les amours d’untel ne nous intéressent pas.

Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Vendredi 17 novembre 2006
Loin des idées reçues sur le photo-journaliste hâbleur et tête brûlée, Pascal Maître livre une approche fondamentalement humaine de son métier.
 
Difficile exercice que d’être un grand photographe libéré des mythes de la profession. Pourtant, Pascal Maître semble être un de ceux-là. Quelqu’un qui raconte ses photos sans emphase ni arrogance. Avec des gestes calmes et des mots simples, une voix douce et un ton pédagogue que l’on attendrait plutôt chez un psy. Ces qualités ne sont peut-être pas si surprenantes pour un homme qui a étudié la psychologie avant d’embrasser la photographie, sa passion première, « parce qu’il n’y avait que ça qui m’intéressait vraiment ».
Pascal Maître place les relations humaines au cœur de son métier, comme en psychologie. Car une photo, c’est bien plus qu’un instantané sur une surface lisse. « Prendre une photo, c’est du donnant-donnant ». Parvenir à saisir l’humanité exige bien plus qu’un clic sur le déclencheur de son appareil. Pascal Maître accepte rarement des reportages de moins de trois semaines, lui qui a coutume de penser « qu’en 15 jours, on ne prend que deux ou trois bonnes photos ». Sur 4000 négatifs, il en proposera moins d’une centaine aux magazines et à son agence Cosmos.
 
Après avoir fait ses classes à Jeune Afrique puis à l’agence Gamma dans les années 80, Pascal Maître est devenu un professionnel indépendant. Chaque reportage lui demande deux à trois semaines de « préparation ». Il insiste beaucoup sur le terme. Il se nourrit de toutes sortes de lectures sur l’endroit où il va se rendre, il avale les photoreportages précédents, et surtout, il prend le maximum de contacts sur place : ONG, collègues photographes, journalistes locaux, tous ceux qui peuvent l’aider à tisser son réseau de relations sur le terrain. Souvent, il faut recruter un « fixeur », une personne de confiance qui servira d’interprète et de négociateur. C’est ce personnage-clé qui se charge invariablement de trouver un hébergement sûr, de recruter au besoin des gardes du corps pour la durée du reportage.
 
« Le terrain est de plus en plus difficile. Les gens sont partout au fait de la politique internationale. Les journalistes et les photographes occidentaux peuvent être pris à partie dans les crises », reconnaît-il. Parfois, l’un ou l’une de ses collègues le paie de sa vie. Pascal Maître avoue avoir un rapport particulier avec la peur. « Il y a des jours où l’on est inconscient ». Il l’a ressentie alors qu’il était traqué par des hommes en armes en Haïti, ou en Afghanistan lorsqu’une foule excitée par un prêche haineux s’est retournée contre son lui. Malgré tous les malheurs auxquels il a assisté et qu’il a parfois saisis sur le vif avec son fidèle Leika, Pascal Maître est frappé de voir que la vie et les affaires ne s’arrêtent jamais, même dans les lieux les plus abandonnés à leur misère. Frappé aussi de constater que, comme la violence, la bonté des hommes est sans limites. Il songe au sourire éclatant de cet homme croisé au Mozambique au début des années 80, le sexe mutilé par des miliciens. Ou à cette chanteuse magnifique entendue dans un bar miteux en Somalie, au milieu des kalachnikovs. « On crée des liens forts sur place, et puis soudain on laisse les gens derrière, c’est ça le plus dur », confie le photographe.
 
« Je vois en couleurs »
 
De retour à Issy-les-Moulineaux où il habite entre deux avions à prendre, Pascal Maître est un autre. Il se dit atteint de « dégoût physique » face à la profusion des supermarchés. S’il vend ses photos, il garde en lui-même les images de ses voyages. Ses deux enfants ne s’intéressent pas à ses diapositives. Il a peu de portraits de sa famille, et, en vacances, il ne fait jamais de photos. À 51 ans, le photographe revient à demi-mot sur sa vie privée: « C’est compliqué. Je suis absent 6 ou 7 mois par an…Même si je crois que mon mode de vie est plus sain en reportage qu’à Paris, j’ai une vie cabossée ».
 
Son regard s’illumine de nouveau quand il évoque le plus grand amour de sa vie, les couleurs. « Je vois en couleurs », dit-il simplement. Il est fasciné par les contrastes, les aplats de rouge, de vert et de lumière pure, pour laquelle il se lève très tôt. Matisse, Gauguin et Van Gogh figurent parmi ses peintres préférés. Bruegel aussi, pour la composition et le grain de folie de ses scènes. Les hommes, l’espace, les couleurs : la trinité de Pascal Maître est d’une vérité éclatante, et c’est peut-être ce qui rend ses photos aussi belles.

Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 15 novembre 2006
La politique, un monde définitivement à part ? Pourtant, les conversations qui s’échangent dans les coulisses de l’Assemblée nationale pourraient bien ressembler à celles de votre lieu de travail.
 
« Ah, il est quatre heures, vous allez devoir vous débrouiller tout seuls ! » jubile la première. L’autre : « Mais comment allons-nous faire sans vous ? ». La première ne dit plus rien, hésite à interpréter la remarque de son interlocuteur : flagornerie éculée ou douce ironie ? Finalement, elle se contentera de sourire.
Autre lieu, autre scène. Quelques étages plus haut, des bribes de phrases : « N’oubliez pas de mettre le champagne au frais ! ». Une deuxième voix s’interroge : « Le 14, c’est aussi l’anniversaire de…On a un cadeau pour lui ?». Ce genre de dialogues ponctue le quotidien de la vie de bureau. Mais ils ont été entendus mardi après-midi au Palais-Bourbon, le siège de l’Assemblée nationale.
 
Dans les coulisses de l’Hémicycle duquel s’échappent des propos techniques, au-delà des clichés des dorures, du velours et de la solennité marbrée des symboles républicains, c’est un petit monde très humain qui s’agite. C’est la secrétaire du bureau d’accréditation de la presse qui s’empresse de terminer sa journée de travail. C’est tel député fringant et boute-en-train qui prépare sans doute une surprise à un collègue, lequel soufflera ce soir une bougie de plus. Au café de l’Hémicycle, un élu se plaint au garçon de ne boire que de l’eau minérale pour « garder la ligne » et lui avoue envier les jeunes qui peuvent se permettre tous les excès. Le barman hoche la tête en essuyant les tasses.
 
Dans le hall de l’entrée principale, le guichet du débit de tabac du Palais fait office d’accoudoir à une poignée de députés fumeurs qui rêvassent. Une odeur et une atmosphère de café du commerce s’en dégage irrésistiblement. Un tableau dont les jours sont comptés, puisque la fermeture du débit de tabac est programmée pour le 1er janvier 2007, lutte de l’Etat contre le tabagisme oblige. Ses deux guichetières bavardent entre elles et ne veulent rien entendre. « On a assez donné d’interviews le mois dernier quand la décision a été prise » justifie l’une d’elle, bougonne.
Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 14 novembre 2006
Le Conseil économique et social propose ses réflexions pour endiguer la pauvreté mondiale. Seulement voilà : personne, ou presque, ne l’écoute.
 
 
« Extrêmement urgente » : ainsi qualifie Jean-Claude Pasty, le président de la section des Relations extérieures du Conseil économique et social (CES) la nécessité de trouver de nouveaux financements pour atteindre les Objectifs du développement du millénaire, adoptés par les Nations Unies en 2000. Un milliard d’êtres humains « aux abois » qui forment « un terreau fertile pour les intégrismes » selon Jacques Lemercier, le rapporteur de la même section. Ce dernier impute la « déperdition d’énergie et de moyens financiers » des politiques mondiales de développement à « un enchevêtrement de bailleurs de fonds », à « la bureaucratie onusienne du développement » ainsi qu’à une « politique d’esbrouffe » de la part de certaines organisations non gouvernementales (ONG).
 
 
Le Conseil égrène son chapelet de solutions. De l’aveu de Jean-Michel Reynaud, le président de la section des Finances, « nous avons mis le doigt sur le problème de la corruption » et une prochaine autosaisine du Conseil est annoncée pour produire un rapport sur les paradis fiscaux. Les vœux pieux se poursuivent : chaque Etat devrait consacrer au développement 0.7% de son produit national brut, une promesse vieille de 40 ans. Imperturbables, les rapporteurs du CES prient l’Union européenne de tripler son budget issu du revenu national brut communautaire. Et l’on attend également un miracle de l’IFF, la Facilité de paiement internationale, un emprunt à destination des pays les moins avancés.
 
 
Le Conseil, c’est le « temps de la réflexion » selon les mots de Jean-Michel Reynaud, qui concède le « décalage toujours trop important » entre le moment de l’étude et celui de l’action du gouvernement - quand action il y a. Car le CES est privé de tout pouvoir d’injonction. Interrogé à la dérobée sur l’influence réelle du Conseil sur les affaires du monde, un responsable lâche, énigmatique : « L’attention des ministres à nos appels dépend du son de cloche ». Jouer éternellement les Cassandre, telle semble être la malédiction paisiblement assumée du CES.
 
 
 
 
Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus