Vendredi 4 juillet 2008

Poésie. Ko Ko Thett est un ami rencontré en Finlande en 2003. Né en Birmanie au début des années 1970, ses convictions politiques opposées à la junte au pouvoir l'ont contraint à l'exil. Ko Ko vit à Helsinki et a récemment obtenu la citoyenneté finlandaise, après de longues années de réfugié politique apatride.
Ko Ko emploie son énergie à éveiller l'attention de l'Europe sur son pays natal et à renouveler les forces d'opposition démocratiques de Birmanie.

Plus d'informations sur sa biographie
(en anglais)

A ses heures perdues (ou retrouvées), il s'essaie à la poésie. Voici un poème consacré à Paris, inspiré de sa visite fin juin 2008. C'était la première fois qu'il venait en France. Auparavant son statut de réfugié politique en Finlande ne lui permettait pas de se déplacer sans visa dans l'Union européenne.


To Paris (June 2008)



In you, Paris
There are dodos and there are bobos,
There are painters and there are posers.
Stalingrad shuns Roosevelt.  I shun them.
What a multi-ideological, multicultural,
Multi-mumbojumbo tourist theme park you have become
Over the past centuries!

Paris
You must be the most expensive French delicacy,
Decorated with a tasteless piece of gigantic fish bone called Eiffel,
The most unpalatable sight of modernity.
Am I supposed to gulp it….urgh?

Paris
The writing is on the school wall.
‘Walls have ears, your ears have walls.’
Are you listening?

Paris
Let Oscar Wilde rest in peace.
Let the Mummies of Ancient Egypt rest in peace.
But the restless in you,
The restless in you!
I know, you will never rest.

Thank you Paris,
For Van Gogh, for he reminds me of artist Moe Yin.
For Pompon for the polar bear in stride.
For Balmer for he reminds me of Audin.
For the white Wall of the Paris Commune,
For it reminds me of the White Bridge of Rangoon.
For the straight, tall, shady plane trees with enormous leaves,
For they remind me of endangered Pyinmana teak.
Thank you for your deep green river Seine,
For she reminds me of a Burmese girl called Seine.
Thank you for that man who shows me the way out.

Can I trust you, Paris, when
Mademoiselle Sarkozy says
‘J´aime la Birmanie.’



Ko Ko Thett
25.6.2008

Please do not publish/print the poem without the express consent of the poet.

Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
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Vendredi 4 juillet 2008
Aventures ordinaires... de la Résistance

Jean Olivier a 95 ans. Il vit à Paris. Les quelques souvenirs qui vont suivre sont les siens, retranscrits le plus fidèlement possible au fil de nos entretiens, de mai à juillet 2008. Merci à Jean Olivier pour son incroyable gentillesse.


La tuberculose ; le football en conserve ; le petit Italien

 
J’ai grandi à Troyes dans les années 1920. Mes parents travaillaient dans des usines de filature. Nos voisins étaient très pauvres. Il y avait une famille de trois enfants qui louait une petite maison dans le fond de notre jardin en commun. Les parents et les enfants sont tous morts de la tuberculose en l’espace de deux ans. Moi je pouvais cavaler dans le jardin. J’avais un petit copain italien qui habitait quelques maisons plus loin, on jouait au football ensemble avec des boîtes de conserve vides. C’était mon meilleur copain quoi. Après-guerre il est même devenu député communiste en Italie. Ma mère me disait toujours : « Je veux pas que t’ailles trop avec le petit Italien ! », parce qu’elle avait peur de la tuberculose. Il n’était pas tuberculeux, heureusement pour lui - et pour moi aussi d’ailleurs.

Finalement j’ai attrapé la tuberculose l’année du baccalauréat. On m’a envoyé en cure dans le Jura. Plus tard, comme les spécialistes me recommandaient le grand air, je suis devenu arboriculteur. Encore aujourd’hui, il y a un petit trou dans mes poumons.

 

Le jour où le Front populaire a gagné ; 2 francs 40 de l’heure

 

Je ne m’en souviens pas exactement, car je travaillais dans une pépinière à Tours à cette époque. Je n’ai pas pu participer aux manifestations à Paris. Mais je me rappelle que même à Tours, qui n’était pourtant pas une ville très industrielle, il y a eu une petite célébration.

Dans ma pépinière, on était 80 employés. C’était la crise des années 30, je n’avais pas trouvé de travail ailleurs. Je travaillais 12 à 13 heures par jour, pour seulement deux francs quarante de l’heure. Avec ça je payais juste ma chambre et mes repas. Il me restait juste de quoi acheter le journal une fois par semaine, le dimanche. Je ne pouvais même pas m’acheter un billet de cinéma.

 

Républicains en déroute ; pas d’armes

 

Quelques années plus tard, je me suis acheté un terrain dans l’Eure, en Normandie. De beaux et vieux poiriers s’étendaient sur 4000m², il y avait du travail à la pelle ! A partir de 1938, j’ai commencé à héberger des réfugiés de la guerre d’Espagne, des Républicains en déroute. J’avais songé un temps à me battre en Espagne, mais ils n’avaient pas voulu de moi. Au siège du Parti communiste à Paris, on m’a dit : « On a trop de volontaires, mais il n’y a pas d’armes. Ce n’est pas la peine d’y aller. » Alors moi je n’ai pas insisté. Mais je faisais partie d’un réseau communiste sur toute la France qui aidait ces pauvres gens à éviter les camps de concentration français. En vérité je n’ai accueilli qu’une Espagnole, une jeune ouvrière. Les autres étaient des anciens combattants des Brigades internationales. C’était des professeurs, des instituteurs… Ils restaient parfois quinze jours, des fois un mois. L’été, ils me donnaient un coup de main pour récolter les fruits. Mais en hiver, les gars restaient au chaud à lire un bouquin, pendant que moi j’allais dehors tailler les arbres… C’était des intellectuels !

 

Ludwig

 

Parmi la douzaine d’hôtes que j’ai accueillis jusqu’à la déclaration de guerre, Ludwig est celui qui m’a le plus marqué. C’était le commandant de la brigade internationale allemande dans l’armée républicaine espagnole. Un juif Allemand, un type très bien, un cerveau qui avait servi comme capitaine de l’armée impériale allemande en 14-18. Je l’ai gardé chez moi jusqu’à la déclaration de guerre. Au lieu de se servir de gens qui avaient l’expérience des combats, les Français l’ont aussitôt collé dans un camp de prisonniers, le malheureux ! C’est pour vous dire à quel point le commandement français était idiot...

Pendant son séjour chez moi, Ludwig avait beaucoup écrit. Il avait même achevé un livre, une sorte de traité de philosophie en allemand. Quand il a dû partir, on avait enveloppé ses textes dans un carton, bien ficelé, et on avait caché le tout sous la pompe électrique au milieu de mon jardin. Après la Libération, Ludwig est revenu me voir en Normandie… en uniforme britannique ! Au moment de la déroute, il s’était échappé dans le Sud de la France, puis il avait rejoint l’Angleterre via le Portugal. Il avait fait toute la guerre aux côtés des Alliés. A présent que tout était fini, il venait chercher son livre manuscrit. Mais sous la pompe électrique, l’humidité avait tout fait moisir. Il ne restait rien de ses textes. Ludwig était détruit… Mais moi j’étais heureux de le voir en vie.

 

Mariages en larmes à Montreuil ; la peur de l’aviation

 

Je me suis marié à la mairie de Montreuil à la déclaration de guerre, en septembre 39. C’était curieux, car il y avait tellement de jeunes. Le maire était sur les marches de l’hôtel de ville, il y avait des centaines de gens sur la place qui venaient se marier, et tout le monde pleurait. C’était un torrent de larmes. On imaginait la guerre à venir comme celle de 14-18, on se disait qu’elle serait pire encore à cause de l’aviation. On se mariait car on se disait que si l’on mourait, au moins nos épouses auraient la pension des veuves de guerre. Quand je suis monté dans le train pour rejoindre mon régiment, on ne voyait que les femmes qui pleuraient, et souvent aussi les hommes.

 

Infirmier ; le Cagoulard ; deuxième sur la liste noire

 

A la mobilisation, on m’a envoyé dans un bataillon de chasseurs à pied, où j’ai servi comme infirmier. J’avais appris des rudiments de médecine pendant mon service militaire à Strasbourg quelques années auparavant. Le chef de la section sanitaire de mon bataillon, le sergent Rans, était un vrai alcoolique. Un soir, complètement ivre, il lève le bras et dit : « Heil Hitler ! ». Avec des copains, on l’a fait boire pour qu’il parle. « J’y connais rien en médecine, je suis là pour mettre une balle dans la nuque de ces soldats-là », m’a-t-il confié en me tendant une liste d’une vingtaine de noms. Moi j’étais le deuxième sur son papier, sans doute parce que j’étais membre de la cellule communiste du bataillon, que je croyais secrète. Le sergent Rans faisait lui partie de la Cagoule, une organisation secrète d’extrême-droite qui noyautait l’armée française. Après je me suis toujours méfié de lui, mais il ne s’est rien passé. Je n’aurais jamais imaginé que dans l’armée de la République, il y avait des tueurs à gages, des « Cagoulards ».

 

Prisonnier ; des médecins cupides

 

J’ai été fait prisonnier dans les Vosges. On était des milliers de soldats internés dans la cristallerie de Baccarat. Comme j’étais infirmier, j’ai pu éviter le stalag et on m’a logé avec les médecins. Alors j’étais au milieu des docteurs et j’entendais ce qu’ils se racontaient la nuit. A l’époque j’aurais cru les médecins plus sympathiques. Ils ne pensaient qu’au fric ! Combien de malades dans le secteur de chacun, etc. Ils savaient qu’ils allaient être bientôt libérés parce qu’ils étaient docteurs, ils reprenaient en somme leurs cabinets à l’avance. Aucun n’était volontaire pour soigner les autres prisonniers blessés ou malades, sauf un médecin noir. Tous les autres docteurs estimaient qu'en tant que prisonniers de guerre et n’étant pas payés, ils n’avaient pas à travailler. Le commandant allemand du camp est venu et nous a dit : « Je suis désolé et honteux pour l'armée française ».

 

Libéré ; le contre-ordre ; la fuite en train

 

Un jour d’août 1940, un copain me montre un papier et me dit « Olivier, t’es libéré ! ». Hitler avait décidé d’appliquer la convention de Genève – pour une fois – qui prescrivait la libération des médecins et des infirmiers comme moi. Me voilà devant la gare de Baccarat, je me rappelle encore la vue d’autres gars qui sirotaient des bières au café pour fêter le retour à la maison. Moi qui ne buvait pas d’alcool, je causais avec le mécano près de la locomotive quand on a entendu un hurlement au bout du quai. Des types en noir étaient arrivés à la gare. Je voyais des SS pour la première fois. Ils avaient visiblement un contre-ordre qui annulait notre libération. Ils reprenaient déjà les gars attablés au café et vidaient les wagons de queue. Alors j’ai dit au mécano et au conducteur : « On pourrait peut-être avancer le départ de quelques minutes ! ». Evidemment ils étaient d’accord. Je leur ai passé le charbon et on est parti sans tarder. Et c’est comme ça que je suis rentré chez moi au lieu de croupir quatre ou cinq ans en Pologne. Sur le chemin du retour vers chez moi, je suis passé par le village de mes parents, près de Troyes. Mon père m’a donné son revolver de la Grande Guerre : « Moi je suis trop vieux». Dans mon pays en Normandie, les gens ont d’abord cru que j’étais un ami des Allemands, comme j’étais le premier prisonnier libéré. Au lieu de cela, je suis entré en Résistance dès le lendemain.

 

 

Une cellule de résistants ; un jeu de cartes ; feuilles clandestines

 

Comme avant la guerre, j’ai continué à héberger des gens. Au rez-de-chaussée de ma maison, j’avais un lit qui était toujours fait pour accueillir un camarade ou un résistant. Une fois pendant l'Occupation, j’ai même reçu un type qui était membre du Conseil national de la Résistance.


Dans mon groupe, on ne devait pas être plus de cinq personnes. Et on a même été réduit à trois par la suite. Comme ça on réduisait les pertes si on était pris. Parmi les trois, il y en avait un qui était chargé du « courrier ». Les intermédiaires entre deux cellules se retrouvaient grâce à un mot de passe. Des fois c’était aussi un jeu de cartes. On montrait une certaine carte à l’autre, et s’il sortait de son jeu la carte correspondante, la liaison était faite.

 
De 1940 à 44, mes activités de résistance consistaient surtout à écouler des feuilles clandestines de L’Humanité. J’avais un ami imprimeur dans les environs de mon village, et le chef de gare était un camarade aussi. Alors je cherchais les feuilles clandestines de L’Humanité à la gare, je livrais celles de mon secteur et je déposais le reste à Evreux, où d’autres passeurs se chargeaient de les distribuer.

 

Le revolver ; l’amende ; « sauvez-vous »

 

Les Allemands fusillaient sur place les types de notre genre. Avec un camarade, on distribuait clandestinement L’Humanité à vélo. On avait chacun des sacoches remplies de journaux de petit format. Dans la musette avant, j’avais le vieux revolver de mon père. Un jour, alors qu’on était en train de causer en roulant mon ami et moi, arrivent en face cinq gendarmes allemands, mitraillettes au poing. Avec mon camarade, on s’est dit qu’on aurait pas le temps de sortir notre revolver, on serait mort avant. A ce moment-là, un adjudant chef avec un grand collier d’argent nous a dit dans un français sommaire : « Vous pas droit, rouler côte à côte, c’est interdit, c’est vingt francs ». On a sorti nos vingt francs de bon cœur, et l'adjudant nous a laissé continuer l’un derrière l’autre ! Plus tard on s’est regardé mon camarade et moi, et on s’est embrassé... On l’avait échappé belle !

 
Les gendarmes français ne valaient souvent pas mieux que les Allemands. Une fois je venais de distribuer une feuille clandestine à un épicier quand les gendarmes sont passés chez lui pour faire leurs courses. Ils sont tombés sur un exemplaire de L’Humanité que l’épicier avait oublié de dissimuler. Ils ont immédiatement téléphoné à la Gestapo. La Gestapo est venu le chercher, il a été fusillé le lendemain matin. Sa fille est venue me retrouver en vélo, elle m’a dit : « Monsieur, mon père a été tué, il n’a rien dit, sauvez-vous ».

 

Quand les Allemands chantaient l’Internationale ; Pateuf

 

Moi je n’avais pas de haine contre le soldat allemand. Je me battais contre une idéologie : le fascisme. A 10 kilomètres de chez moi, il y avait un camp allemand traversé par la Seine. Avec un copain batelier, on distribuait des tracts en allemand par le fleuve, là où il n’y avait pas de sentinelle. C’étaient des messages en allemand qui prédisaient que l’Allemagne allait être bombardée et allait perdre la guerre. Ça cassait tellement le moral des Allemands qu’un jour où j’étais venu vendre mes poires dans une petite ville des alentours, j’ai vu une cinquantaine de soldats de la Wehrmacht en train de chanter sur une mélodie que je connaissais bien : celle de l’Internationale ! C’était presque un commencement de rébellion. C’étaient peut-être des anciens socialistes. Mais on se méfiait d’eux quand même, des fois qu’ils avaient un petit coup dans l’aile...

 
Pendant l’Occupation, une chambre avait été réquisitionnée chez mes parents près de Troyes pour héberger un jeune officier allemand. Mon père avait une grande basse cour, alors ma mère, qui était bonne cuisinière, faisait un coq le dimanche et des nouilles aux oeufs très souvent. L’officier allemand disait toujours à ma mère : « Oh, faites-moi pâtes oeuf, pâtes oeuf, pâtes oeuf... ». Alors on l’avait surnommé Pateuf. C'était un brave type. Contre un jeune homme comme ça on n’avait pas de haine. On détestait Hitler, la Gestapo et les SS, mais pour lui on avait de la sympathie. Il était d’autant plus intéressant qu’il avait fait ses études à Strasbourg, où il avait appris le français. On essayait d’obtenir de lui des renseignements pour la Résistance, mais on n’en a pas tiré grand-chose.


Au réveillon 41, j’ai fait pleurer Pateuf à chaudes larmes. Je lui ai dit que la guerre allait durer, que l’Allemagne allait certainement être bombardée et que s’il allait sur le front de l’Est, il était sûr d’y perdre la vie. D’un seul coup Pateuf s’est mis à pleurer, on ne pouvait plus l’arrêter. Il est parti en 42, et après on n’a plus jamais eu de nouvelles.

 

Le rendez-vous de minuit ; les ondes dangereuses

 

Les gens étaient influencés par la radio et les journaux de la propagande allemande. C’était évidemment interdit de lire ou d’écouter autre chose. A la nuit tombée, les Allemands passaient avec une voiture spéciale dans les rues pour détecter ceux qui avaient un poste radio. Tous les postes avaient été confisqués, pour empêcher les Français d’écouter Londres. Mais j’avais réussi à cacher mon excellent poste de radio, le dernier modèle de 39. Il prenait les ondes courtes comme si c’était émis depuis la Tour Eiffel ! J’écoutais aussi bien la Suisse que Londres et Moscou. A minuit j’avais tout ce que je voulais. J’étais celui qui donnait les nouvelles dans le village. D’abord à l’épicerie, qui était tenue par des amis, qui se chargeaient de répandre les nouvelles à tout le village. Je ne sais pas si d’autres gens écoutaient Londres aussi chez nous, ce n’était pas des choses qu’on criait sur les toits.

 

Le marché noir ; du foin au dessus des SS

 

A l’époque tout le monde faisait du marché noir. Tout le monde circulait à bicyclette avec des carrioles pleines de provisions à revendre… Le rationnement a retourné beaucoup de Français contre les Allemands. Il fallait même un ticket pour acheter une paire de chaussons. Une famille avait droit à 250g de beurre par mois. Le beurre était taxé 18 francs le kilo, ça permettait tout juste aux paysans de gagner leur vie. Alors ils donnaient le minimum de beurre au ravitaillement officiel, et le reste ils le vendaient aux trafiquants, qui le revendaient aux restaurateurs de Paris pour 100 francs le kilo…

 
Moi j’étais contre le marché noir, je vendais mes poires au prix de la taxe. Mais je me retrouvais comme un idiot. Comme je n’avais pas de voiture, un camionneur apportait mes poires place Jeanne d’Arc, à Rouen, où il y avait un marché de gros officiel. Les revendeurs étaient malins : ils arrivaient juste avant la fermeture, à la cloche de 10 heures, et ils achetaient les invendus à prix cassés. Quand je rentrais en train, je voyais mes poires sur la route, vendues trois fois le prix qu’on me les avait achetées l’instant d’avant…

 
Un jour où j’étais en cavale, je suis passé par une petite ville où il n’y avait pas de ferme pour dormir. Alors l’instituteur m’a dit : « Si vous ne voulez pas vous faire arrêter, réfugiez-vous dans la grande salle municipale. Il y a des SS qui y font la fête ce soir, mais si vous passez par derrière, vous accéderez au grenier et vous y trouverez du foin ». C’était la cache du coin pour les vendeurs itinérants du marché noir. Alors j’y ai dormi, mais que d’une oreille, vous pensez bien !

 

 

Les collabos ; le curé du village ; dénoncé

 

La majorité des gens étaient attentistes, mais il y avait aussi des collaborateurs dans mon village. Il y avait notamment un industriel qui travaillait pour les Allemands, alors ses ouvriers ils étaient tous pour les Allemands aussi, parce qu’ils se disaient que si jamais l’Allemagne perdait la guerre, ils n’auraient plus de travail !

 

C’est le curé du village qui m’a dénoncé finalement, début 1944. Heureusement j’ai été prévenu par sa femme de ménage, qui était sa maîtresse d’ailleurs mais qui m’était sympathique. J’ai aussitôt pris mon vélo de course et un sac à dos avec des vêtements de rechange. Je suis parti par la porte de derrière, vers la forêt, alors que les Allemands m’attendaient devant. En une journée, j’ai fait 169 kilomètres et j’ai fui dans la Sarthe, puis la Beauce.

 

Pour la petite histoire, ce curé s’est fait muté après m’avoir dénoncé car il avait violé une communiante de 14 ans, la fille du boucher. Au lieu d’être emprisonné, ils l’ont nommé dans le 16e arrondissement de Paris! Sans doute était-il bien vu du pouvoir en place…

 

Dans le maquis ; 82 chars

 

De la Beauce, j’ai réussi à rejoindre le village de mes parents dans l’Aube. Un maquis s’était formé dans la forêt d’Orient, une grande forêt qui s’étendait à l’époque sur plusieurs départements. On n’était pas très nombreux au début, une quinzaine d’hommes. Mais du coup c’était difficile de nous attraper. Les Allemands n’osaient plus s’aventurer dans la forêt.

 

Notre portée d’action restait cependant très limitée. Même à la fin de la guerre, la supériorité des Allemands face à nous était énorme. J’avais reçu une mitraillette, mais on n’avait même pas de grenades, on faisait des cocktails Molotov. On libérait des villages délaissés par l’ennemi dans sa retraite, ou bien des petites villes où la garnison en place était peu nombreuse. Mais on était régulièrement bombardés par l’aviation et l’artillerie allemandes – et parfois par les avions américains aussi, qui nous prenaient pour des Allemands ! Une fois, l’artillerie allemande nous avait coincés, j’ai vu des arbres plus gros que ma cuisse exploser en mille éclats à quelques mètres de moi. J’ai eu de la chance, toujours. On a eu beaucoup de pertes, mais on se reformait rapidement car on trouvait des volontaires dans chaque village libéré. A la fin il y avait plus de volontaires que d’armes.

 

Et puis les Allemands ont contre-attaqué avec des chars. La plaine en était entièrement recouverte. Leur convoi est passé une nuit juste à côté de moi. Avec un camarade, on s’est couché dans le fossé qui bordait la route. On a compté les chars, machinalement : il y en avait 82 !

 

Massacres ; les pieds de Patton ; retour au pays

 

Un camarade avait caché une mitrailleuse dans la forêt. Quand la nuit on voyait circuler une voiture isolée, on tirait. Comme les Français n’avaient pas de voiture, c’étaient forcément des Allemands. Une nuit mon camarade a tiré, la voiture a dérapé... Mais ce sont des médecins qu’on a abattu cette nuit-là.

 

Je n’ai jamais tué personne, et j’en suis heureux. Mais une autre fois on s’est fait canarder par des soldats allemands. Je me suis trouvé nez à nez avec un jeune Allemand qui avait tiré sur nous et qui était à court de munitions. Quand je suis arrivé sur lui, il s’est transformé en quelques secondes, il est devenu verdâtre, il s’est cru mort. Quand j’ai vu ce gosse qui levait les mains en l’air, je l’ai fait prisonnier et je l’ai ramené au PC de mon groupe. Notre chef, un ancien capitaine de 14-18, nous a dit : « C’est pas difficile, on fusille tous les prisonniers ». On en avait une soixantaine ! Comme j’étais indigné, le capitaine m’a foutu son revolver sur la poitrine : « Si tu dis encore un mot, je te descends avec eux ». Alors mes camarades ont fusillé tous les prisonniers, et moi je les ai regardé faire, impuissant. Il a fallu deux charrettes pour transporter les cadavres avant de les enterrer.


(La ville de Troyes a été libérée par les Américains le 26 août 1944, au lendemain de la libération de Paris). Les Américains m’ont emmené en jeep jusqu’à leur état-major, dans une caserne à Troyes. J’arrive dans une pièce, je vois deux énormes pieds sur une table, et on me présente au général Patton ! Il était avec tous ses officiers debout autour de lui… Il ne savait plus vraiment où étaient ses troupes, ni celles des Allemands, et les nôtres encore moins. Alors avec l’aide d’un interprète, on a parlé pendant un quart d’heure, devant une carte.


J’ai rendu le revolver à mon père. Puis je revenu dans mon village de Normandie. Un nouveau curé est venu, un Breton. Il m’a dit : « Vous êtes le premier paroissien que je viens voir, car je sais qui vous êtes ».

 

Par Etienne Balmer - Publié dans : Aventures ordinaires
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Mardi 24 juin 2008
Hachiko, le chien solitaire


Dans les années 1920 à Tokyo, un chien attendait chaque soir le retour de son maître dans une gare de proche banlieue. Quand son maître mourut au travail, Hachiko continua pourtant à attendre tristement devant la gare un retour qui ne viendrait plus jamais, jusqu'à sa propre mort dix ans plus tard... Emus par la fidélité du chien, les Japonais lui ont érigé une statue. Hachiko est devenu un point de rencontre prisé à Shibuya, l'un des quartiers les plus branchés de Tokyo.
Par Etienne Balmer - Publié dans : Aventures ordinaires
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Dimanche 4 mai 2008
Jeunesse à convictions



Au tournant des années 60 et 70, des étudiants pétris d’idées révolutionnaires et écrasés par le souvenir des pères résistants ont connu, de près ou de loin, l’expérience de la clandestinité politique. Voyage à bord de la machine à remonter le temps.

 

« La mélancolie historique, tu l’as têtée avec le lait de ta mère », écrit Olivier Rolin à propos de lui-même, ou plutôt de Martin, son double romanesque dans son livre Tigre en Papier[i]. Difficile de se défaire de la manie du pseudo, quarante ans après mai 68 et l’aventure de la clandestinité d’extrême-gauche. Les jeunes se sentaient privés de « grandes choses » à l’époque. La société française dormait, en pleine digestion de deux guerres mondiales et d’une décolonisation dans le sang algérien. Les ronrons de la légende de la Résistance se confondaient avec ceux de la voiture et du lave-vaisselle fraîchement acquis.

 

La banlieue sent encore le 19e siècle, l’industrie et ses révolutions. Internet n’existe pas, ni les ordinateurs, ni les téléphones portables. Ni le périph, ni le TGV. Le parti communiste rassemble 20% des Français aux urnes : on l'appelle d'ailleurs « le Parti ». La télé trône sur un guéridon et invite chaque soir Pompidou dans le living-room.

 

A Paris, dans les écoles du Quartier latin, tout le monde se pique de philosophie et de politique. « On se poursuivait dans les couloirs de l’ENS [l’Ecole normale supérieure] en disant : il m’a volé mon concept ! » se souvient avec amusement Marc Kravetz, journaliste, ancien responsable de l’UNEF dans les années soixante. Marcuse, Sartre ou Althusser sont des héros. Leurs élèves décident de mettre leurs thèses en pratique. A toute heure du jour et de la nuit, on se réunit dans des chambres d’étudiants et on discute avec exaltation du Vietnam, de l’infamie des bourgeois-patrons, des masses prolétariennes à convaincre. On décide d’agir, on s’organise. C’est l’heure des tracts, noirs d’encre et de mots au vitriol, distribués à l’entrée des usines, sur les marchés. Les premières échauffourées avec la police se produisent. Emois de la première bataille, panache des guerres napoléoniennes.

 

L’ennemi est partout. Les flics, les jeunes fachos d’Occident et de L'Action française, les services d’ordre du Parti communiste, qui voit d’un mauvais œil cette mutinerie brouillonne sur son flanc gauche. Les terres de salut sont lointaines, quasi mythiques : la Chine de Mao pour certains, Cuba pour d’autres. Marc Kravetz se rappelle comment, en plein Mai 68, son ami Pierre Goldman s'est pointé avec une douzaine de guérilleros du Venezuela en transit, à cacher et à entretenir. « On aurait dû leur donner des ponchos et des guitares, cela aurait été bien plus facile pour les planquer ! », s’amuse aujourd’hui le chroniqueur de France Culture.

 

La clandestinité devient une nécessité. Les réseaux se divisent en cellules, on communique par agents de liaison qui portent des messages dans des boîtes aux lettres fictives ou incongrues, un trou d’écureuil dans un arbre du Jardin du Luxembourg par exemple. Les messages sont cryptés selon le système dit du « dictionnaire ». Un livre commun est choisi par les deux bouts de la chaîne, puis chaque lettre du message est indiquée par trois paramètres : la page, la ligne, le nombre de caractères jusqu’à celui qui convient. Des règles de base de la clandestinité, directement inspirées des méthodes de « l’Orchestre rouge », cette toile d’espionnage à la solde de Moscou dans l’Europe nazie.

 

« L’organisation d’un réseau est infiniment plus contraignante que ses raisons d’être », selon Marc Kravetz. Bien que rétif de nature à toute forme d’organisation, le futur journaliste de Libération et de France Culture mène aussi une double vie au courant des années 67-68. Le jeune homme devient tour à tour Christian ou Serge, passeur d’appelés américains désireux d’échapper au Vietnam. « Je récupérais un GI à Francfort, en voiture empruntée, une à deux fois par semaine. Avec mon contact allemand, on fixait une date, l’heure de départ, le point d’arrivée, un point de passage à la frontière… De huit à douze personnes étaient mobilisées pour chaque opération ».

 

La répression policière se fait plus dure après Mai 68. Raymond Marcellin est nommé à l’Intérieur. Sa paranoïa anti-gauchiste provoque un effet miroir auprès des groupes clandestins, qui se radicalisent à leur tour. « Il me semble que nous aurions persisté moins longtemps dans cette exaltation si la police, à commencer sans doute par son ministre, n’avait partagé notre rêve, même si elle devait l’envisager de son côté comme un cauchemar », note Jean Rolin dans son livre L’organisation[ii], qui évoque ses souvenirs d’ancien militant de la Gauche prolétarienne.

 

Malgré leurs précautions, tous les groupes sont infiltrés. Les apôtres maoïstes de la longue marche vers les masses prolétariennes déchantent rapidement. « Le monde ouvrier rêvait de télé et de bagnole », résume Marc Kravetz. Dans les couches populaires, la Cause séduit surtout des marginaux, des louches, des semi-délinquants et des indics de la police. Il y avait un certain « charme de la laideur, une séduction de la non-pensée » dans les versets de Mao, écrit Olivier Rolin, le frère de Jean. Faire le sacrifice de son intelligence était bien, puisque l'intelligence faisait de soi un intellectuel bourgeois. Mais s'il fallait faire le sacrifice de son intelligence pour tirer profits des leçons du Grand Timonier, c'est qu'elles étaient... Quoi, au juste? Doutes inavouables.

 

Jean Rolin fait des adieux en pointillés à la Cause dans les années 70. La drogue s’impose comme un substitut à la révolution. Beaucoup de ses camarades de défonce sont des anciens de l’extrême-gauche, qui comme lui cherchent à retrouver l’intensité de leurs années d’activisme politique. La clandestinité et la haine des flics perdurent, sous le manteau l’héroïne remplace les tracts. Après des années de clandestinité, de fausse identité et de mauvais coups, son frère Olivier enterre les derniers bâtons de dynamite de la Nouvelle Résistance Populaire, la branche « militaire » de la GP. De retour sur Paris, ce dernier se fait oublier, tue le temps « à siffler des ballons de côtes, à enchaîner les parties de flipper… tout seul » dans les troquets de Belleville. « C’était des années désespérées », résume-t-il aujourd’hui. Il revoit ses anciens compagnons de lutte, ils font parfois des réunions philosophiques informelles. La plupart rentre progressivement dans le rang, se tournent vers les lettres, l’enseignement, le journalisme, souvent à Libération. Certains se suicident. En 1979, Marc Kravetz perd son ami Pierre Goldman, l’apprenti guérillero reconverti en petit malfrat dépressif, assassiné en plein Paris dans des circonstances non élucidées.


La même année, un groupuscule d'anarchistes déclare la guerre à « l'impérialisme occidental et sioniste ». Jusqu'à l'arrestation de ses chefs en 1987, Action Directe se déchaîne dans une folle spirale de violence et causera la mort d'une dizaine de personnes, dont le général René Audran en 1985 et Georges Besse, le PDG de Renault l'année suivante. Le journal Libération, fondé en 1973 par plusieurs membres de la Gauche prolétarienne auréolés de l'implication de Jean-Paul Sartre, se repositionne vers la social-démocratie et s'ouvre à la publicité payante au début des années Mitterrand. Louis Althusser, le rénovateur du marxisme de l'Ecole normale supérieure, sombre dans la démence et tue sa femme en 1980. Quelques grands noms de l’extrême-gauche de l’époque sont devenus des notables, de ceux que l’on parlait alors d’éliminer jusqu’au dernier. Tout est fini. Reste le mythe, mi-héroïque, mi-ridicule, d’une jeunesse à convictions qui se rêvait éternelle.


[i]     Olivier Rolin, Tigre en papier, éditions du Seuil.

[ii]    Jean Rolin, L'organisation, Gallimard.

                                                                                                                                                                                                                                                                                   
Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
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Dimanche 27 avril 2008

Sur les murs de Berlin,  
le collage fait concurrence au
graffiti
  
        
    
A Berlin, où le graffiti omniprésent fait partie du paysage urbain, la répression s'est durcie ces dernières années, encourageant indirectement un renouveau artistique, celui du collage.

Depuis la chute du Mur, les graffeurs peignent sur les ponts et les façades, les toits et les transports en commun, avec parfois des pseudonymes pour seules signatures : "Kowalski", "Just", "Bronco", "Bimer"... Dans la capitale allemande, dont les fresques sur le Mur ont fait le tour du monde et dont l'image alternative attire de nombreux touristes, ces artistes de rue sont pourtant aujourd'hui sur la défensive.

Tout en cherchant la reconnaissance de leurs pairs et du public, ils se méfient des journalistes et des photos. Et pour cause: quand il n'y a pas d'accord avec le propriétaire de la surface peinte, leur art est illégal. 

Après la chute du Mur en 1989, se rappelle Robert Schultz, propriétaire d'un
magasin de matériel pour graffiti , "
il existait dans les quartiers de l'Est beaucoup d'immeubles à l'abandon où chacun pouvait imprimer sa marque".

Aujourd'hui les zones grises où l'expression était libre se raréfient en raison de la plus grande présence des propriétaires et de l'embourgeoisement de quartiers auparavant bohèmes.
   
"La rue reste une scène politique", assure Just, graffeur de 24 ans. "C'est le meilleur moyen de faire partager un message non censuré".




"Flâneur", par Gould, Berlin 2007


"Les graffitis sont le fait d'une minorité de jeunes", selon Heinrich Bücker-Gärtner, président de l'association berlinoise "Nofitti". "Or une minorité ne peut décider comment la ville doit ressembler", conclut-il.

"Beaucoup d'hommes politiques ne comprennent pas cette culture, ils l'assimilent trop vite à de la criminalité", estime au contraire Catherine Schmidberger, représentante des Verts dans le district de Kreuzberg-Friedrichshain (Berlin-Est), havre des Berlinois "alternatifs", où les façades colorées sont légion.


Roland, un ancien graffeur berlinois, reconnaît s'être reconverti dans le collage après avoir écopé de travaux d'intérêt général à trois reprises pour graffiti illégal.


4rtist, un artiste qui revendique avoir peint plus de 600.000 fois le nombre "6" dans les rues de Berlin en une dizaine d'années (photos), s'adonne désormais au collage et aux installations publiques. "Si les risques liés au graffiti  et à la peinture sont devenus très élevés, les affiches sont en revanche plus tolérées, car elle s'enlèvent facilement si elles gênent", explique-t-il.  

600.000 nombres "6" peints dans les rues de Berlin, affirme leur auteur...
Auriez-vous le courage d'aller vérifier ?


SP38
, un colleur français installé à Berlin depuis une dizaine d'années, affiche ses slogans subversifs et s'amuse à observer leur décomposition et leur fusion avec de nouvelles affiches, figurant une oeuvre collective en constant renouvellement.


"Vive la bourgeoisie" et une inquiétante grenade bleu bonbon qui fait clic...
Photo
SP38

   










Il y a quelques années, un artiste répandait dans Berlin des affiches où figurait un jeune amant éconduit qui appelait désespérément sa "Linda" à revenir. "Linda's ex" était devenue une légende urbaine, un feuilleton populaire qui éveillait la curiosité de chacun. Symbole du renouveau de l'art du collage à Berlin, "Linda's ex" est aujourd'hui de retour... (photo : Antonia Schultz)

 

Par Etienne Balmer - Publié dans : De l'autre côté du Rhin
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Mardi 22 avril 2008

Les « ultra trailers »

ou les extra-terrestres de l’endurance


Chaque année au mois d’août, réussir le tour du massif du Mont-Blanc d’une traite et en moins de quarante-six heures est l’obsession de plusieurs milliers de coureurs hors normes qui participent à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB).


Une performance physique digne d’extra-terrestres : 9.000 mètres de dénivelé positif sur 163 kilomètres sans étape, une course de jour comme de nuit.


Le vainqueur des deux dernières éditions, l’Italien Marco Olmo, 59 ans, a réussi l’épreuve 2007 en 21 heures et 31 minutes.


 

Marco Olmo à l'UTMB. Photo JP CLATOT

« Chaque année, ce sont 4.500 fous qui partent autour du Mont-Blanc pour se faire plaisir », plaisante Nicolas Mermoud, troisième de l’édition 2007.


Un plaisir qui s’apparente à une vraie drogue pour Marco Olmo. Chaque matin vers six heures, le Piémontais part s’entraîner en montagne. L’ancien employé de carrière a découvert l’endurance sur le tard, à 27 ans, presque par hasard, à l’occasion de sa participation à une course de village.


Le virus de l’endurance n’a plus quitté l’Italien, qui s’est découvert une prédilection pour les épreuves particulièrement longues, les « ultras ». « Au-delà de 70 km, une course devient ultra », explique Catherine Poletti, co-organisatrice de l’UTMB depuis cinq ans.


On compte environ 30.000 coureurs ultras en France, sur route goudronnée ou sur sentier (« trail » en anglais). Plus de 800 courses trail existeraient en France, selon les organisateurs du l’Ultra du Mont-Blanc, l’une des plus prisées.


Signe de l’engouement pour cette course, le nombre limite de participants à l’édition 2008 a été atteint…10 minutes après l’ouverture des inscriptions sur internet en janvier. « Il y avait plus de 8.000 demandes », explique Catherine Poletti, l’air désolé.


Les organisateurs réfléchissent à des solutions pour une « sélection équitable » des coureurs, sans tomber dans la professionnalisation pure. La participation à davantage de courses pourrait être requise au préalable, un tirage au sort serait également mis en place, où les candidats malchanceux deviendraient prioritaires pour l’édition suivante.


Quand il essaie d’expliquer les raisons du succès des trails et sa motivation personnelle, Nicolas Mermoud, 41 ans, parle de la recherche « d’aventure et de partage ». La Britannique Lizzy Hawker, 32 ans, première femme de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc en 2005 qui espère bien récupérer son titre cette année, parle de son goût immodéré pour « la solitude et la nature », et l’envie d’aller « toujours plus vite ».

Départ de Chamonix. Photo JP CLATOT


Pas de primes au vainqueur


La motivation profonde de ces coureurs de l’extrême ne passe pas par les mots. C’est peut-être dans le regard en acier trempé dans l’effort de Marco Olmo qu’il faut la chercher. Un défi titanesque lancé à soi-même, une rage de vaincre qui résiste – encore – aux sirènes de l’argent.


Car l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, comme les autres courses longue distance, n’offre pas de primes au vainqueur. Seuls comptent le dépassement de soi et la gloire. Une notoriété toute relative, la discipline étant peu médiatisée.


La renommée de Marco Olmo se limite au cercle des initiés de l’ultra trail et de son village de Robilante, dans le Piémont, bien que le double champion en titre de l’UTMB a aussi remporté une pléthore de titres dans toute l’Europe et en Afrique du Nord, comme le Marathon des Sables à trois reprises. Les sponsors se contentent de lui fournir son matériel, et non pas de lui offrir une seconde retraite. « Nous sommes pauvres », dit simplement Dalmatio Renata, son épouse, avec le sourire.


Il y a trois ans, le trail a été happé par la Fédération française d’athlétisme, mais les licenciés sont peu nombreux. « La course a toujours été une histoire d’amateurs », rappelle Lizzy Hawker. Vivre et courir libre.

 

 

Les trois épreuves proposées pour l’UTMB 2008

- Le tour du du Mont-Blanc, avec départ et arrivée à Chamonix (2.300 coureurs, 163 kilomètres, 9.400 mètres de dénivelé positif et 46 heures maximum de course) ;

- La « CCC » (Courmayeur-Champex-Chamonix, 2.000 coureurs, 96 kilomètres et 5.600 mètres de dénivelé en 25 heures) ;

- Un nouveau raid, la « Petite trotte à Léon » (50 équipes de trois personnes, 220 kilomètres, 17.000 mètres de dénivelé, 100 heures de course maximum, pas de classement final).

Par Etienne Balmer - Publié dans : Aventures ordinaires
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Dimanche 6 avril 2008
En Allemagne, l'intégration passe par...
le potager


En Allemagne, où la culture des jardins ouvriers est très répandue, fleurissent des "potagers interculturels" conçus pour favoriser le dialogue entre immigrés et Allemands de souche. Photos : Victor Labra



Le jardin interculturel de Dresde  (est de l'Allemagne) s'est monté en 2005, à côté de jardins ouvriers traditionnels. Sur 1.800 mètres carrés loués à la ville s'étalent des lopins de terre tenus par une soixantaine de personnes, dont la moitié d'étrangers du monde entier: Chinois, Chiliens, Ouzbeks, Syriens... mais
aussi des réfugiés de zones de conflits.

"Le jardin est un moyen de nous faire accepter", souligne Djoudi ben Hacine, réfugié algérien d'origine kabyle.

Wajida, elle, a fui l'Irak en guerre. Isolée et sans papiers, la jeune femme réside en Allemagne depuis trois ans avec son fils Seyhan, cinq ans. Avec, pour seules ressources, environ 200 euros d'aide sociale et de petits emplois de cuisinière ou de femme de ménage. "J'aime ce jardin. C'est l'un des rares endroits où je peux parler avec des Allemands", confie-t-elle.


Petits spectacles et grands banquets


Comme la soixantaine d'autres jardins interculturels d'Allemagne qui se sont créés en réseau depuis 1996, l'association du jardin de Dresde  ne se contente pas de proposer des parcelles à cultiver pour un prix symbolique.
Les beaux jours, on y joue aussi au football avec les enfants, on y organise de petits spectacles ou de grands banquets avec les tomates de l'un, les courgettes de l'autre.

L'Allemagne compte près de sept millions de personnes détenant un passeport étranger, soit 8% de la population du pays. Dresde  compte près de 60 nationalités différentes, qui ne représentent que  2% de la population totale, selon Mattes Hoffmann, paysagiste et cofondateur du jardin de Dresde.

"Les conservatismes ont mis du temps à évoluer"

Au départ, le projet a été accueilli avec méfiance par les voisins dans leurs jardins ouvriers, très organisés et aux normes très strictes, se rappelle Christa Howainski, qui cultive sa parcelle aux côtés des immigrés. "Les conservatismes ont mis du temps à évoluer", dit cette enseignante allemande retraitée.

Si l'initiative du jardin a d'abord été allemande, les organisateurs veulent davantage impliquer les étrangers dans le fonctionnement de l'association et les nouveaux projets. "Donner des responsabilités aux migrants fait partie du processus d'intégration", explique Mattes Hoffmann. Ainsi, l'été dernier, des femmes ouzbèkes ont tenu un atelier cuisine.

A l'extérieur du jardin,  l'indifférence reprend ses droits


Mai
s en dehors de l'oasis du potager, les difficultés quotidiennes des immigrés reprennent le dessus. Malgré la bonne volonté des Allemands de l'association, qui les accompagnent parfois dans leurs démarches administratives ou leur recommandent un avocat, l'intégration demeure pour beaucoup un rêve inaccessible.

Djoudi l'Algérien est particulièrement éprouvé par les difficultés administratives et par l'indifférence à son égard. "Je suis moins bien traité qu'un SDF dans ce pays", répète-t-il, amer. "Pour beaucoup de gens, l'interculturalité c'est une fête une fois par an, où les Arabes chantent quelque chose pendant que les Mexicains font la popote", ironise Victor Labra, immigré chilien.

Pendant que Sayhan gambade joyeusement entre les plates-bandes, Wajida est soucieuse. Elle hésite à reprendre le jardin cette année. "J'habite à l'autre bout de la ville, et les transports publics coûtent cher", explique-t-elle. Mattes Hoffmann lui a rapporté une vieille bicyclette. Le visage de Wajida s'illumine de reconnaissance. Mais elle avoue timidement: "Je ne sais pas faire du vélo".

A lire pour approfondir: "En Allemagne, les immigrés sont toujours des étrangers"

Par Etienne Balmer - Publié dans : De l'autre côté du Rhin
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Jeudi 13 mars 2008
Ces jeunes qui escortent la police

Dans une banlieue berlinoise, de jeunes volontaires patrouillent avec la police pour favoriser le dialogue entre les citoyens et les autorités. Une expérience unique en Allemagne.


Le projet "Fort sans la violence" est né en février 2007 après un violent fait divers à Spandau, banlieue de 25.000 habitants située au nord-ouest de Berlin et marquée par le chômage et la précarité. Un combat de rue, opposant une soixantaine de jeunes de différentes communautés, avait fait ressurgir le spectre de l'insécurité sur fond d'immigration.



Une porte d'entrée à Berlin-est, mars 2008 (photo E.B)


Raed Saleh, élu social-démocrate de Spandau, propose alors une idée originale: joindre aux patrouilles de police dans les zones sensibles des jeunes issus de ces quartiers.  Depuis, chaque semaine, deux à quatre "stagiaires" bénévoles accompagnent les policiers, pour briser la glace entre représentants de l'ordre et citoyens.
La délinquance juvénile a baissé de 20% dans ces quartiers en un an, assure la police. 


"Ni des espions, ni des shérifs"

Dans ces HLM construits dans les années soixante, 45% des habitants sont d'origine immigrée. Le chômage y est plus élevé qu'à Berlin et avoisine les 20%, avec un pic à 40% pour les jeunes russophones. "Il arrive que des jeunes immigrés parlent mal l'allemand. Nous sommes là pour traduire ou argumenter dans le parler de la rue", explique Abbas, 29 ans, qui a participé à plusieurs patrouilles. "Nous ne sommes ni des espions, ni des shérifs", ajoute Wael, 25 ans, d'origine libanaise comme Abbas.

"Il y a bien sûr des jeunes qui n'aiment pas ce que nous faisons", concède Dennis, 29 ans, d'origine russe, un autre patrouilleur bénévole. "Mais nous ne sommes pas perçus comme des traîtres, il n'y a pas de règlements de compte".

Pour porter son projet "Fort sans la violence", le jeune élu d'origine palestinienne
Raed Saleh, 30 ans, s'appuie sur des "modèles d'intégration" et des réussites comme la sienne. Ainsi Abbas est devenu juriste, tandis que Dennis est un rappeur du quartier, qui raconte volontiers comment le projet "Fort sans la violence" l'a sauvé de l'alcoolisme.

Du côté de la police, les préjugés ont mis du temps à s'estomper. "Beaucoup de policiers ne voyaient dans ces jeunes que des criminels potentiels", raconte Raed Saleh. "Pourtant ces derniers n'attendent que de la reconnaissance, une occasion de se sentir utiles", poursuit-il. Frank Brinker, officier de police à Spandau, reconnait que "lorsque nous patrouillons avec les jeunes, les gens viennent spontanément vers nous à présent".

Tous les multiplicateurs doivent jouer le jeu


Raed Saleh considère les petits commerçants, les associations sportives et culturelles, les prêtres et les imams comme autant de "multiplicateurs" pour faire passer auprès de jeunes un message d'union contre la violence. Au-delà des patrouilles, des activités sportives, musicales, festives sont régulièrement organisées dans le cadre du projet.

Raed Saleh projette bientôt de faire escorter les chauffeurs de bus berlinois par des jeunes des quartiers, ou de remplacer les surveillants des cours de récréation par des parents d'élèves, voire des grand-parents.

L'élu de Spandau est pourtant conscient que sa stratégie n'est pas exportable "telle quelle" dans tous les quartiers sensibles du pays. "C'est une question de volonté et d'initiative locale", et il faut que "tous les multiplicateurs jouent le jeu", dit-il.
Par Etienne Balmer - Publié dans : De l'autre côté du Rhin
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Mardi 26 février 2008
Le retour de la tête maorie


Des scientifiques du monde entier ont débattu, les 22 et 23 février à Paris, de la restitution des collections humaines à leur pays d'origine.
image: Associated Press, repris sur
papalagui


«Dans votre musée, il y a des têtes de nos ancêtres. Je crois que vous les avez assez étudiées. Il est temps de nous les rendre». Ainsi parle Marcelin Abong, directeur du centre culturel du Vanuatu, devant un parterre de scientifiques réunis lors d'un symposium international organisé au Musée du Quai Branly à Paris, la semaine dernière, sur le thème de la «conservation et l'exposition des restes humains dans les musées».

«Différentes légitimités s'affrontent», introduit la ministre de la Culture, Christine Albanel, dans son discours inaugural. Les premières campagnes de restitution de restes humains remontent aux années 1970, en Australie et en Nouvelle-Zélande, parallèlement à la reconnaissance des droits des peuples autochtones.

Stupeur et tremblements


En octobre dernier, la municipalité de Rouen annonce son intention de remettre aux autorités néo-zélandaises une tête humaine provenant de l'ethnie Maori, offerte en 1875 au Muséum d'histoire naturelle de la ville. Un geste inédit en France. Stupeur et tremblements au ministère de la Culture, qui craint le syndrome de la boîte de Pandore. Si la tête maorie venait à être rendue, quid des 30 000 restes humains entreposés au Musée de l'Homme, pour le bonheur de scientifiques du monde entier? Sans parler des arts premiers africains, égyptiens, précolombiens, océaniens intégrant des restes humains exposés dans les musées français...

Le tribunal administratif annule l'arrêté municipal de Rouen le 27 décembre. Motif: les collections des musées français appartiennent à l'Etat et sont régies par le principe d'inaliénabilité. Les biens culturels publics ne peuvent être ni vendus, ni cédés. Il existe une procédure dite de «déclassement» des pièces, mais qui ne peut s'appliquer aux dons, comme la tête maorie en question. La sénatrice de Rouen, Catherine Morin-Dessailly, a riposté le 20 février par une proposition de loi visant à permettre la restitution des têtes maories des musées de France. «Les restes humains ne sont pas des biens culturels comme les autres», martèle la sénatrice. Il est vrai que la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones
(2007) mentionne la restitution des «biens religieux et spirituels».

"Pour tout et pour tous"


La France s'inscrit en porte-à-faux face à la tendance générale. Des musées américains, britanniques ou néérlandais ont déjà rendu des restes humains, en vue de leur inhumation par leur communauté d'origine. Mais les scientifiques français font le dos rond. Selon eux, la conservation et l'accumulation sont essentielles, parce que l'on ne sait de quoi auront besoin les chercheurs du futur.

«Les restes humains sont source de connaissance, pour tout et pour tous», conclut le préhistorien Yves Coppens. Sur son siège, Marcelin Abong du Vanuatu se dit que les ancêtres ne sont pas près de revenir au pays.


Article publié le 26.02.08 dans
Libération


Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
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Lundi 28 janvier 2008
A la recherche des  400 coups

En marge des fédérations sportives, le free fight se développe en France. Une discipline à la réputation sulfureuse et fantasmée qui se veut la synthèse ultime de tous les sports de combat*.


Salarié chez France Telecom le jour, Arnaud, 28 ans, devient « The Game » le soir. Tatouage d’arabesque d’épines sur le torse et sur l’épaule droite. 9 combats, 9 victoires. « Touche du bois ! » rigole-t-il en tapant le banc du vestiaire. Une fois, ses collègues de bureau s'étaient amusés à taper son nom sur Google. Ils sont tombés sur des vidéos de ses combats... « Ils tiraient une drôle de tête le lendemain ». Arnaud se dit évidemment « frustré de la diabolisation du free fight », sa discipline de prédilection. Le free fight (« combat libre ») trouve ses racines dans un art martial brésilien du début du vingtième siècle, le Vale Tudo - littéralement « tout est permis ». Les héritiers du Vale Tudo ont fusionné plusieurs sports de combat en une discipline unique : le MMA (« mixed martial art », synthèse de tous les arts martiaux) était né.


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 Photo: Barbara Ryckewaert/Ensad



En 1993, l'Ultimate fighting (UFC) aux Etats-Unis tente d’apporter la réponse à une question qui taraude bon nombre de professionnels et de passionnés : quelle technique de combat est la plus efficace pour vaincre n’importe quel adversaire ? Karateka, lutteurs, sumos, boxeurs… Des gladiateurs des temps modernes affluent du monde entier pour s’affronter dans la cage octogonale de l’UFC à la quête du titre de « l’ultime champion ». Les premiers UFC sont quasiment dénués de règles. Avec des coups portés à mains nues, le sang gicle, les K.O sont terribles. La compétition est rapidement contrainte de se « civiliser » : le temps du combat devient limité, des catégories de poids sont déterminées, des tests anti-dopage et de dépistage du sida sont introduits. Le succès médiatique est au rendez-vous : au Japon, au Brésil, en Angleterre, où des compétitions similaires se montent à leur tour. Aux Etats-Unis en 2007, les recettes de l'UFC avoisinent les 200 millions de dollars et le nombre de pay per view de combats (vidéos à la demande) dépasse pour la première fois celui de la boxe. 
 
 
Le free fight n'a pas de cadre légal en France**. Pourtant dès les années 90, la ferveur autour de la discipline se propage sous le manteau, en cassettes puis en DVD, enfin sur internet. Son enseignement s'abrite derrière les portes de clubs de sports reconnus, où les instructeurs possèdent des diplômes d'Etat de judo, de karaté ou de jiu-jitsu. Leur parcours dans les compétitions internationales de MMA est leur seul passeport pour enseigner le free fight. Toutes les techniques utilisées en free fight étant celles de sports dûment réglementés, les autorités ne peuvent pas interdire les entraînements en France. Paradoxe qui aboutit à la naissance, en toute légalité, de plusieurs clubs français consacrés à ce sport d'exception. 

  

 
Ainsi la Free Fight Academy, dans le 13e arrondissement de Paris, rassemble près de 70 membres autour de Mathieu Nicourt, deux fois champion d’Europe et vainqueur d'un tournoi international américain de free fight en 2000. « En France on est très procédurier », dénonce Mathieu Nicourt. « D’un côté, c’est très bien d’exiger un brevet d’Etat [pour enseigner un sport], cela permet de ne pas confier ses enfants à n’importe qui. Mais dès que l’on prend une initiative, il faut des autorisations qui prennent énormément de temps, plus que dans n’importe quel pays européen ».

  

 
Ce qui fâche les pouvoirs publics dans le free fight, c'est d'abord son entorse à une règle française qui interdit les frappes au sol. Totalement hors sujet pour le free fight selon Mathieu Nicourt, qui rappelle qu’il s’agit d’une mesure « créée spécifiquement pour la boxe ». Max, 27 ans, l’un des meilleurs éléments du club, explique que « les percussions au sol sont moins violentes car il n’y a pas de recul possible ». Max reconnaît tout de même que lors de sa dernière compétition de free fight en Allemagne, il n’a pas tenu cinq minutes contre son adversaire qui l’a mis K.O… En le bourrant de frappes au sol.
 
 

L’étranger, asile politique du free fight français
 
 
 

Privés de compétition en France, les meilleurs éléments du free fight frenchy traversent les frontières, voire les océans. « En Angleterre, en Allemagne, on me reconnaît parfois dans la rue », remarque Owonyebe «En 1997, l'Ultimate Pancrace a subi les foudres du ministère de la jeunesse et des sports. Les organisateurs sont partis en Angleterre », se souvient Mathieu Nicourt. Des tournois de disciplines proches comme le grappling ou le pancrace s'organisent à la place. Davantage concentrées sur la lutte à terre avec une palette de techniques de projection au sol et de soumission (clés de bras, de jambes, étranglements…), ces disciplines limitent les percussions et permettent ainsi d'esquiver l'interdiction des frappes au sol. Depuis deux ans, Arnaud alias « The Game » organise une journée de « grappling illimité » à Paris. Pas de limite de temps dans les combats, trois catégories de poids, environ 70 participants et 500 spectateurs pour la dernière édition. Avec un combat exhibition de free fight en guise de pochette surprise. « La veille du tournoi, un ami policier m’a prévenu que les renseignements généraux allaient venir », se souvient Arnaud. Et alors ? Rien. Les RG marquent à la culotte le free fight et les disciplines associées, mais leur tolérance est grande - pour l’instant. Parmi les adeptes du free fight, on compte d’ailleurs beaucoup de policiers. Un fonctionnaire de police de La Courneuve en Seine-Saint-Denis témoigne : « Il y a beaucoup de sportifs parmi les policiers, c’est normal que l’on s’intéresse au free fight. On apprécie ses techniques d’autodéfense, même si pour le corps-à-corps certains d’entre nous préfèrent le krav maga,  un art martial israélien ».


Chez les fonctionnaires de police comme pour tous les autres adeptes du free fight, des techniques de combat sont interdites car potentiellement mortelles, comme les attaques sur les artères carotides. Malgré ces précautions, un drame peut toujours arriver. Avant la mort d’un participant de 35 ans à une compétition MMA le 30 novembre dernier aux Etats-Unis, seul un autre décès survenu à Kiev en 1998 avait frappé le milieu mondial du free fight. Ses partisans se plaisent à faire remarquer que la boxe anglaise a déjà causé plus d’un millier de morts en un siècle et demi d’existence. En Suède, la boxe professionnelle est bannie depuis 1969, pour des raisons de santé publique. Les compétitions de free fight y sont en revanche autorisées. Fernand » Lopez, victorieux d’un tournoi allemand en 2006. En France, toute tentative de compétition officielle de free fight tel qu'il est pratiqué à l'étranger est invariablement tuée dans l'oeuf.
Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) prive les chaînes françaises depuis 2005 de diffuser les compétitions internationales de free fight, accusées de faire l’apologie de la violence et de fournir un mauvais exemple à la jeunesse. 

 
  
   
Le mythe Fight Club
 
   
 

Malgré son succès commercial à l'étranger et la bonne volonté de ses partisans en France, le free fight traîne encore une réputation de « sport de voyou », renommée qui n'est pas étrangère à la fascination qu'elle engendre auprès des jeunes. L'an dernier, le film « Scorpion » avec l'acteur Clovis Cornillac et le champion Jérôme Le Banner a choisi une lecture sulfureuse du free fight, avec combats clandestins dans les caves, avec paris à la clé. « C'est une merde ce film !», lâche Arnaud/The Game. Certains clubs de free fight accusent les puissantes fédérations françaises de judo et de karaté (respectivement 550.000 et 193.000 licenciés) de cultiver cette mauvaise image. « Ils ont peur que le free fight leur pique toute leur clientèle » glisse un instructeur de free fight, lui-même ancien judoka. Faux, réplique Dominique Charré, directeur technique national de karaté. « Les publics ne sont pas les mêmes. Il faut différencier les techniques d'autodéfense et de mise hors combat. Ceux qui choisissent la mise K.O ont faim de puissance et de violence. Or le sport doit être bon pour la santé et incarner une philosophie du respect ». Il minimise le succès du free fight auprès des jeunes. « Combien sont-ils ? Quelques milliers ? Les chiffres du free fight sont inexistants ». Le site Ikusa.fr répertorie près de 200 clubs offrant des cours de free fight en France. Mais pour combien de salles non déclarées ? Et combien de membres ? Dominique Charré va même plus loin : « Lors des incidents dans les banlieues ces derniers mois, le nombre de policiers blessés donne tout à croire qu'il existe des entraînements clandestins de free fight dans les cités ». Pour le fonctionnaire de police de La Courneuve, le problème n’est pas là. « Les combats clandestins, ce sont des rumeurs. Le vrai problème, c’est le mauvais esprit de certains instructeurs de sports de combat dans les banlieues, comme en boxe thaï et maintenant en free fight, popularisé par des lascars ». L’absence de diplôme d’Etat de free fight ne serait pas étrangère à ces dérives.

 
 
Photo: B.R/Ensad
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« On n'a pas attendu le free fight pour se battre ! », ironise Bertrand Amoussou, rédacteur en chef du magazine Fightsport, qui s'énerve contre l’amalgame entre le free fight et le combat de rue. Il n'empêche. David Kersan, qui a co-écrit le livre de Bertrand Amoussou « Sur le ring. Le phénomène free fight », ne cache pas son expérience d'ancien organisateur de combats clandestins à Paris. Un terme qu'il n'assume plus aujourd'hui : « Ce n'était pas clandestin. Il n'y avait pas d'argent en jeu, simplement des hommes qui cherchaient le réel, le dépassement de soi ». En 2001, David Kersan, désireux de « sortir du tunnel de cristal » de sa vie d'étudiant parisien, part du principe que rien ni personne ne peut empêcher des individus de se battre en privé, s'ils sont libres et consentants. Sur des forums de discussion sur internet, sa cause trouve des sympathisants. Les rendez-vous s'enchaînent dans une salle de sports privée du 13e arrondissement de Paris, puis dans une buanderie désaffectée dans l'arrière-cour d'un immeuble du 6e. « On était entre dix et trente selon les soirs », raconte le jeune homme, « toutes les techniques des sports de combat étaient permises. La seule règle était le respect de l'autre ». David Kersan ne sait toujours pas pourquoi il a fait cela. Mais il a des pistes de réponse. « Je voulais ouvrir une nouvelle vérité sur mon existence », philosophe-t-il. Une vérité à 10 000 volts, qui ne serait pas la vérité triste de la vie comme elle va. En 2003, il décroche. « J'ai commencé à aimer ça. J'étais complètement shooté à l'adrénaline. Je me battais presque toutes les nuits ».

 
 
 L’ivresse de la force et de la technique est sans doute ce qui attire et effraie le plus dans le free fight. « J’aime les expériences qui me dépassent, qui me donnent de l’adrénaline », confie Luigi, 33 ans, étudiant en master d’ethnologie à Paris, croisé un soir à la Free Fight Academy. Pour illustrer son propos, Luigi cite en exemple les combats de coq, « un moment de culture populaire intense » ou les corridas décrites par Ernest Hemingway dans son roman Le soleil se lève aussi. Deux semaines plus tard, nous retrouvons Luigi à la Free Fight Academy, mais sur le banc cette fois, derrière la vitre embuée. « Je me suis blessé à la cheville avant-hier à l’entraînement », explique-t-il l’air dépité. « J’étais sous mon adversaire qui me faisait une clé de jambes, j’ai fait signe que j’abandonnais le combat en le tapotant deux fois, comme le veut la règle ». Mais son adversaire n’a pas reçu le message. Luigi ne lui en veux pas, pourtant. « Plus tard il m’a dit qu’il était tellement dans son truc. Et je le crois ».

* Cet article paraîtra courant mars dans un magazine en partenariat avec le Centre de formation des journalistes (CFJ) et l'Ecole nationale des arts décoratifs (Ensad). 

 
** Le 28 janvier dernier, la FFFCDA (Fédération Française de Full Contact et Disciplines Associées) a récupéré la commission nationale de MMA en tant que discipline associée, présidée par Bertrand Amoussou. A partir du mois de septembre 2008, il sera possible aux professeurs d’enseigner légalement le MMA avec un certificat en poche, délivré lors d’un stage de formation.

 
Par Etienne Balmer - Publié dans : Paris je t'aime moi non plus
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